GR34 entre Finistère et Côtes-d’Armor

Récit d’une randonnée de 3 semaines sur le GR34 en Bretagne. Pour vous aider à préparer une randonnée sur le sentier des Douaniers, j’ai glissé quelques liens utiles dans le texte. Les commentaires et ma boîte mail restent ouverts si vous avez besoin d’informations sur le parcours.

Depuis un printemps de 2020, les mauvaises nouvelles s’enchaînent à un rythme décadent. Tout a commencé par une pandémie. Puis, les frontières se sont fermées, des rêves se sont éteints. Des élections droitières, la guerre, les canicules et la sècheresse ont pris le relais aux JT. Sans transition, les drames, les peurs et les angoisses viennent frapper à la porte de notre bien-être. Face à cet état des lieux, chacun réagit comme il peut. Certains en profitent pour attaquer des minorités, d’autres défendent la liberté de faire décoller son bilan carbone en privé. D’autres, quant à eux, gardent la force de lutter, encore et toujours, pour un monde vivable, pour une société plus juste et pour plus d’équité.

Dans tout ce tohu-bohu de haine et d’espoir, j’ai choisi de retrouver ma zone de confort. Cette zone faite de surprises, d’inconnu, de bivouac et de solitude. Un cocon fait de courbatures, d’effort, d’émerveillement et de douches aléatoires. Une bulle de voyage, de sobriété, de flocons d’avoine et de café soluble.

Dans ce brouhaha de luttes et de classes, j’ai déplacé ma zone de confort en Bretagne. Un billet de bus pour Douarnenez dans la poche, j’ai décidé de marcher quelques kilomètres sur le célèbre sentier des douaniers ou GR34.

Un retour aux sources beurrées

Quand me vient l’envie de voir la mer, elle apporte avec elle une destination précise, un nom d’ailleurs : Douarnenez.
Petit port du Finistère sud, Douarnenez, c’est un condensé de souvenirs. Situé au bout du monde, Douarnenez, c’est une enfance heureuse. C’est une grand-mère qui m’a fait réaliser dès mon plus jeune âge que l’instinct maternel n’existe que dans les livres essentialistes. C’est aussi le beurre que l’on va acheter à la ferme, la pile de crêpes toujours chaudes que l’on dévore pendant que les grands parlent du vent et des marées.

Douarnenez, c’est Primelin, Plogoff, la pointe du Raz et celle du Van.

C’est Juliette et ce garçon au prénom oublié. C’est nous trois, dans les vagues de la marée haute, à la recherche de crabes dans les rochers de la marée basse. Ce sont les escargots qui se dandinent sous la pluie, les cirés et le vent qui emporte nos rires de gamins bienheureux.

Douarnenez, c’est Audierne, l’île de Sein et la baie des Trépassés.

C’est le marché des producteurs locaux. C’est une région épargnée du tourisme de masse, les petites routes qui zigzaguent et le soleil qui réchauffe les cœurs.

Douarnenez, c’est un retour aux sources. À cette source bretonne qui coule dans mes veines et que je connais si mal. Ce sont les trois mots bretons que je sais dire.

Degemer mat.
Yec’hed mat.
Kenavo.

Je pourrais aussi dire blanc, joyeux, noir, noël, pain, beurre, rouge. Pas vraiment de quoi parler des écumes, des goélands, des galettes et du cidre. Juste de quoi avoir envie d’en apprendre toujours plus.

Alors voilà, Douarnenez, c’est un condensé de saudade, d’envies, de rêves et de souvenirs. C’est aussi le point de départ de mon aventure en solitaire sur le GR34.

Un sentier solitaire

Long de plus de 2000 km, le sentier des douaniers longe les côtes bretonnes. Certains randonneurs quittent le Mont-Saint-Michel pour rejoindre Saint-Nazaire au rythme de leurs pas. Moi, j’égrène mes souvenirs au rythme de mes envies.

En partant de Douarnenez, mon objectif était aussi simple que clair : avancer vers le nord, louvoyer entre les masses touristiques, rejoindre une amie près de Brest et m’arrêter quand la pluie deviendrait trop forte.
En partant de Douarnenez, j’ai donc mis le cap au nord. Un nord qui longe des plages toujours à marée basse, qui serpente de pointe en pointe et qui invite le badaud à contempler les eaux changeantes.

Une presqu’île, un nom qui fait rêver et voilà mes yeux qui plongent dans des couleurs au format carte postale.
Des côtes, des falaises, des plages de sable long et voilà mon corps prêt à dévorer le plaisir quotidien d’une fatigue randonneuse.

Crozon.

Crozon, c’est le souvenir d’un rendez-vous manqué. Un lapin, posé là sans trop le vouloir. Alors, Crozon, c’est ce rêve qui se réalise quelques années trop tard. Dès mes premiers pas sous le soleil breton, je sens mes lèvres se tendre. Un sourire béat irradie ma bonne humeur. Le poids de mon sac toujours trop lourd disparaît dans cette envie d’avancer, toujours plus vite, toujours plus loin, dans une éternelle lenteur. Je fonce, le regard perdu vers l’horizon, vers chaque pointe. Je me détourne du sentier pour humer l’air des Amériques. Je sens mon corps voler entre les kilomètres de sable, de nature et de beauté.

Sur le GR34 de la presqu’île de Crozon, l’eau est turquoise. Elle est émeraude. Elle est blanche lorsque l’écume s’échoue dans des vagues. Elle est rose lorsque le soleil s’en va rejoindre d’autres continents.
Sur le GR34 de la presqu’île de Crozon, la bruyère, la fougère et les ajoncs colorent les falaises. Le chemin prend l’odeur des pins, des embruns et du sable chaud.

Connu pour sa facilité, il offre des journées gargantuesques. Sans trop d’effort, on peut dévorer une trentaine de kilomètres et, à la fin de la journée, être suffisamment frais pour se régaler d’un apéro cacahuètes-tisane. Réputé simplissime, il offre aussi quelques surprises.
De Morgat au Cap de la Chèvre, le GR descend à pic, il remonte, il glisse et escalade sur des marches d’un temps lointain.
De Camaret au Fret, les escaliers de bétons transforment la pointe des Espagnols en salle de sport.

Ici et là, la Presqu’île surprend. Le GR se partage entre les touristes d’un jour, les papis qui font leur tour quotidien, les randonneuses solo et les retraités qui quittent leur camping-car le temps d’une balade. Le ciel, quant à lui, se partage entre le soleil intense, le fourbe crachin breton et les nuages dansants. Le vent me plaque contre les herbes acérées, il apporte la pluie et chasse les gouttes. Parfois, il dessine sur mon cœur le sourire de celle qui vient de remporter une victoire.

J’arrive au Cap de la Chèvre. Le vent souffle, le crachin trempe. De nombreux touristes cherchent à s’abriter sur cette pointe sans arbre. D’autres, tirent leurs lèvres vers le sol. Moi, au milieu de cette foule, je souris, je ris et j’explose de bonheur. Ni le vent, ni la pluie, ni le gris de l’horizon ne sauraient effacer la joie qui courbe mes muscles fatigués.

Brest.

J’avance. Le Cap de la Chèvre reste derrière moi. Les balises rouges et blanches m’entraînent vers un Tas de Pois, vers Camaret et la pointe des Espagnols. Les derniers kilomètres presque îliens me font longer la rade de Brest. Je n’en ai jamais parlé sur ce blog, pourtant, cette rade, je la connais déjà.

Après avoir descendu la Loire en kayak gonflable et après avoir traversé les 238 du canal de Nantes à Brest, il nous restait une dernière étape pour rejoindre le bout du monde : la rade de Brest. Parties avec les premiers courants de la marée descendante, on a pagayé plus de 6 heures sans toucher terre. Dans l’effort, la faim et la fatigue, j’ai ramé contre les vagues, le vent, et l’envie d’abandonner. Le souvenir de ces 6 heures de rade, face à une zone militaire, à des ports sans fin et à un pont qui ne se rapproche pas m’a accompagné jusqu’à poser pied au Fret. Un pas après l’autre, je n’avais de cesse de sourire à la laideur de la ville. À quel moment le paradis de Crozon avait fait place à la dureté d’un urbanisme d’après-guerre ?

Cette question, il m’aura fallu deux jours pour l’oublier.
Deux jours à voir, arpenter, sentir Brest.
Deux jours à marcher sur du bitume, sous une chaleur caniculaire et le long d’enceintes militaires.
Deux jours à essayer de voir du beau là où il n’existe peut-être pas.

Et puis, une rencontre suffit pour transformer un sentier. Un groupe, un manque d’eau et les paysages changent. Ils me conduisent jusqu’à un phare, une plage, un parking et un coucher de soleil. Face aux couleurs du large, Brest s’oublie. La ville disparaît de mes souvenirs marcheurs. Demain, je sais que je la retrouverai, Elle. Celle avec qui j’ai vogué sur les eaux de la Loire, du Canal et de Corse. Celle avec qui je vais (trop) manger, boire du cidre et danser en fest-noz.

Pendant qu’elle travaille, je continue mon chemin.

La Pointe Saint Mathieu.
Le Conquet.
Lampaul-Plouarzel.
Lanildut.

Chaque occasion est bonne pour prendre un goûter, se plaindre d’un degré d’hygrométrie excessif et plonger mes narines dans l’odeur du linge propre.
Chaque seconde de cette pause hors du temps prolonge l’envie de découvrir la Bretagne, ses secrets, ses mots et ses danses.
Chaque nuit passée dans un vrai lit me pousse vers la suite du chemin.

Un sentier fini

Il semblerait que je ne sois pas la seule à avoir eu l’idée de me réfugier en Bretagne cet été. Les mauvaises nouvelles, les incendies et la sécheresse sont aussi de la partie.

Dans le Finistère, les températures dépassent les 30 °C. Loin de mes souvenirs de vacances enfantines, je découvre la chaleur qui suffoque une région réputée pour sa fraîcheur. Usant de mon privilège de voyageuse, je pars. Je quitte les terres du bout du monde à la recherche d’une accalmie nuageuse.

En montant à bord du TER direction Morlaix, je ne sais pas encore que mon voyage sur le GR34 touche à sa fin. Assise dans ce train climatisé, je sais simplement que l’on fait parfois de jolies rencontres dans les carrés de 4 et que je m’en vais découvrir un département que je ne connais pas.

Morlaix.

Un pied sur le quai et me voilà à nouveau transporter sur un nuage de joie.
Les écouteurs dans les oreilles, je sais ce que je fais là.
Les balises rouges et blanches dans les yeux, je comprends que, je suis, une fois de plus, à ma place.

Morlaix est le point de départ sur des terres inconnues. À peine ai-je le temps de quitter la ville, que me voilà propulsé dans une baie d’îles et d’îlots. En chemin, je rencontre des marcheurs amoureux de leur région. Au pied d’un rocher, je croise un orage qui m’effraie. Ce soir-là, seule la nuit semble capable de m’arrêter. Les kilomètres s’agglutinent dans mes mollets, mais la fatigue semble m’avoir oublié. Alors, je continue jusqu’à trouver un nid de douceur où planter mon palace de toile.

À Primel-Trégastel, ce sont ses souvenirs que je rencontre. Usant de mon privilège de randonneuse, j’arpente ses souvenirs d’enfance. L’écran toujours trop bleu de mon téléphone la balade sur des sentiers qu’elle a foulés dans une jeunesse passée. D’un côté et de l’autre du smartphone, on avance entre les fougères, les récits de ses colonies de vacances et les rochers de la pointe. Je lui montre le temps qui a transformé les paysages en désert. Elle me raconte les jeux, les chutes et le bonheur enfantin. Elle oublie, cependant, de me raconter les falaises, les hauts et les bas et la fatigue qui me guette.

Connu pour sa facilité, le GR34 cache bien son jeu. Réputé simplissime, il tait les falaises de Saint-Jean-du-Doigt. Portée par un élan de bonheur, mes pas me guident sur le sentier de terre et de sable. La côte est raide. Mon innocence est là. Perdue dans mes pensées d’ici et d’ailleurs, je me dis qu’au bout du bout, il y aura du plat. Ou pas.

Les falaises sont aussi nuageuses que pentues. Elles grimpent, tombent, oscillent au bord du précipice. Malgré quelques frayeurs, des sursauts de vertige et mon genou en carton, je suis sereine. Ces falaises, aussi imprévues que surprenantes, s’enchaînent dans la sueur et l’envie d’arriver.
L’envie de continuer.
L’envie de me poser.
L’envie que tout ça, jamais ne s’arrête.

Perros Guirec.

Douarnenez, Crozon, Brest, Le Conquet, Morlaix, Lannion. Les noms connus s’enchaînent. Là où je pensais trouver des touristes en masse, je ne croise que quelques familles, des camping-cars retraités, des jeunes en quête de bières pas chères et d’aventures.

Les touristes sont là. Voyageuse pédestre, je suis l’une d’eux. À ma manière.

Morgat, la Pointe Saint-Mathieu, la fête du Crabe, la fête des Algues, Saint-Michel-en-Grève. Les noms à connaître s’enchaînent. Là où j’imaginais des hordes de smartphones prêts à poster la même photo revêtues du même filtre, je ne croise que quelques danseurs aux petits doigts aguerris, des mamies bavardes et des restes d’algues vertes.

Les voyageurs sont là. Touriste de la lenteur, je suis l’une d’eux. Différemment.

Après plus de deux semaines sur le GR34, entre le Finistère et les Côtes-d’Armor, j’ai cru que la Bretagne avait été oublié des instagrammeurs en herbe, des sudistes en mal de nuages et des groupes de vacanciers. Flottant dans la solitude choisie d’un sentier, j’en ai oublié la copie, la facilité et ce tourisme qui attire les masses.

La côte de Granit Rose.
Ploumanac’h.
Perros Guirec.
L’horreur des embouteillages pédestres.
La folie des postures de yoga approximatives.

Le sourire divagant dans la beauté des paysages, je l’ai vu, regardé, sans vraiment réaliser ce qu’elle annonçait. Elle était là, entre les rochers. Un bikini blanc, des talons hauts et une veste de tailleur blanc. Tenue originale pour marcher entre les blocs de granit.
Tenue banale pour les réseaux sociaux.
À côté d’elle, un jeune homme qui la prend en photo à l’aide du dernier smartphone.
À côté d’eux, je passe avec mon pantalon rapiécé, mon t-shirt à l’odeur douteuse et la surprise d’entrer sur une côte d’asphalte.

Ces premiers rochers marquent le début de la fin. Les sentiers grouillent de poussettes, de tongs et de chiens en laisse. Les regards s’affranchissent de l’intimité, ils s’offrent le droit de regarder à travers les portillons, de tendre la main au-dessus du grillage pour prendre une photo. La photo (?).
La beauté des lieux m’attire pourtant, le rythme de mes mollets fatigués s’accélère.
J’avance aussi vite que je peux. Je me love dans ma tente et m’évade dans un livre d’ailleurs.
Quelque chose vient de se briser dans mon rêve GRiste. Bousculée dans ma solitude, je comprends que je ne suis plus à ma place.

Plougrescant.

La pluie commence doucement à refaire son apparition. Ce n’est pas la première fois qu’elle m’accompagne en Bretagne. Mais, cette fois-ci, elle est différente. Elle s’installe. Le fourbe crachin est devenu une pluie aux gouttes grosses comme de l’eau. Bien décidée à finir les vacances avec moi, elle ruisselle jusqu’au creux de ma nuque.

Avec la pluie, les sens changent. Mon sac toujours trop lourd s’alourdi un peu plus. Mon t-shirt à l’odeur douteuse renferme les effluves d’un chien mouillé. Mon regard, porté vers le lointain, s’abaisse sur le chemin.

En partant de Douarnenez, mon objectif était aussi simple que clair. Dans la simplicité de cet objectif, je ne pensais pas découvrir les Côtes-d’Armor, rire sous la fourberie du crachin, chanter à marée basse ni danser avec un papi vieux comme le monde. Dans la limpidité de mon objectif, je ne pensais pas arpenter du dénivelé positif, m’émerveiller face aux eaux changeantes, laisser un nuage de pluie me foncer dessus ni glisser sur du sable blanc.
En partant de Douarnenez, je savais que la pluie mettrait fin à mon escapade bretonne. Elle m’a rejoint aux alentours de Perros-Guirec. Je l’ai quittée, le pouce en l’air, aux alentours de Plougrescant.

Sur le sentier des douaniers, j’ai retrouvé cette source bretonne qui coule dans mes veines. J’ai longé des rêves maritimes, j’ai poussé mon corps dans le retranchement d’une fatigue heureuse. J’ai zigzagué entre les fêtes et les bouteilles de cidre, j’ai longé des abers et caressé des rochers. Je ne sais toujours pas parler d’écumes, de neige ou de rires en breton. Mais, cette escapade sur le GR34 m’aura appris une chose : que la Bretagne est synonyme de bonheur pour qui sait l’aimer.

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