Le « chez soi » du voyageur : entre toi et toit(s)

« On voyage autour du monde pour chercher quelque chose et on rentre chez soi pour le trouver »
(George Moore)

Créer des « chez soi » ici et là

Lille c’est des retrouvailles avec Elles, Eux, Lui et ce quartier qui m’a si souvent vu faire le mur. Lille, c’est ces pavés sur lesquels mes semelles aiment s’user, un apéro entre filles, le sourire d’un inconnu dans le métro et un dimanche matin plongé au cœur du Maghreb criant, de la Thaïlande gustative, de la France agricole.

Lille c’est l’espoir de le revoir. C’est le soleil, la pluie et la neige. C’est la grêle qui résonne sur des tombes oubliées, une nuit bercée par des accents chiliens. C’est Elles, Eux, Lui et ce quartier qui m’a si souvent fait valser à l’aube pluvieuse. C’est l’envie de refaire le monde en s’enracinant quelques instants dans ce bar aux sourires d’ici et d’ailleurs. C’est ces chants de là-bas et d’à côté.

Lille c’est une valise de souvenirs, de saudade et d’espoirs. C’est des larmes et des peines. C’est ces mains qui se tendent pour rester, partir, s’envoler, manger. C’est Elles, Eux, Lui et ce quartier qui m’a si souvent vu partir pour mieux revenir.

Lille c’est tout ça. Tout ça et surtout cet étrange sentiment de me sentir « chez moi ».

Aujourd’hui j’écris  ces quelques lignes à Lille, dans ce café aux meubles dépareillés. J’écris de chez moi. Pourtant, dans quelques mois je commencerai mon voyage au sud de l’Amérique du Sud, au kilomètre 0 de la Carretera Austral, chez moi.

Hier, il m’a encore demandé d’où je venais. Hier, la réponse « c’est compliqué » ne lui a pas suffi. Hier, il m’a imposé un « chez moi » qui en me correspond pas.

Detail d'une maison en alerce, Puerto Montt, Chili

Conjuguer « chez soi » au rythme des voyages

Peut-être que si j’avais écris cet article sous la pluie de Puerto Montt je t’aurais parler de cette famille qui m’a reçu pour quelques jours et m’a finalement adopté à grandes assiettes de patates et plats typiques. Je t’aurais sûrement raconté ces musiciens qui m’ont fait rêver, danser et aimer. J’aurais souri en me souvenant de ce mois d’août sans soleil, de la fraternité amicale et des amours incandescents. Je t’aurais aussi parlé du gris qui enivre et enveloppe nos sourires éparses dans l’espoir d’un retour des jours brillants, des heures passées à battre le bitume pour oublier la faim et de la douce odeur du pain maison, le soir venu.

Peut-être que sous la chaleur de l’été portugais je t’aurais parlé de l’ennui soporifique d’un soleil trop présent, trop pesant. Pleine de saudade, j’aurais souri à la culture machiste qui a fait de moi la féministe que je suis et à la marmelade de coings à manger avec du fromage. Nous serions partis pour des allers-retours en Espagne et nous aurions élu domicile sur cette île que nous avions conquis, nous, les enfants du village et nos kilos de jouets. Je t’aurais sûrement parlé de ce chez moi des temps anciens, où l’âne servait de transport en commun et l’eau coulait dans la fontaine publique, du téléphone unique chez la voisine et des cloches de l’Eglise. Pour découvrir tout ce Portugal loin des entiers battus, loin de mon chez moi d’aujourd’hui, je t’aurais lu cet article qui lui plaît tant.

D’un chez moi à l’autre, tu m’aurais regardé d’un œil sédentaire, interrogateur. Je t’aurais répondu que je change de « chez moi », au gré du temps, de l’humeur des nuages et du sourire de celui qui me parle derrière cet écran bleuté.

Lille … Puerto Montt … Nitra … France … Porto de Ovelha … Nantes … Costa Rica … Limón … Slovaquie … Chili … Portugal …

Vue de La Paz depuis le télépérique, Bolivie

Voyager c’est avoir plusieurs « chez moi »

A quelques mois de mon voyage pour découvrir où est et où sera mon prochain « chez moi », je commence à me demander s’il est vraiment important d’offrir une adresse à notre foyer.
Aujourd’hui j’essaie de réfléchir à  ce « chez moi » que je vais quitter et retrouver.

Pour l’enfant banlieusarde, « chez moi », c’est cette maison que mes parents agrandissent pour mieux divorcer.
Pour l’ado collectionneuse de déménagements, « chez moi », c’est cette étiquette que j’avais collé sur la boîte-aux-lettres d’une grand-mère portugaise.
Pour l’amoureuse passionnée, « chez moi », c’est son souffle dans mon cou, le battement de son regard aimant, son sourire matinal, ici ou là.

Pour la jeune adulte semi-sédentarisée, les nuages ont remplacé le toit de « chez moi », les bancs publics ont remplacé ses lits, les Andes et le parc de la Citadelle ont remplacé son jardin.
Pour la jeune semi-sédentaire adultisée, « chez moi » est un « chez Eux », « chez Nous ».
Pour l’adulte jeunement semi-sédentarisée, « chez moi » est unique, multiple.

« Chez moi » évolue sans moi alors que moi je ne sais évoluer sans un « chez moi ».

Lille … Puerto Montt … Nitra … France … Porto de Ovelha … Nantes … Costa Rica … Limón … Slovaquie … Chili … Portugal …

Porte Vicuna, Vallée de l'Elqui, Chili

Se sentir che soi sans toi(t)

« Chez moi ». À quelques mois du départ, à quelques mois des prochains « tu viens d’où ? » auxquels il m’est si difficile de répondre, à quelques mois du retour « chez moi », les mots se répètent inlassablement. Mais, je pense avoir enfin trouvé mon véritable « chez moi ».

« Chez moi » c’est ce sourire qui m’illumine lorsque je reconnais au loin un paysage familier. C’est pouvoir indiquer aux passants le chemin le plus court pour arriver à la gare et laisser mes pieds me guider lorsque mes papilles me réclament des falafels. C’est ce souvenir qui revient en moi devant un bar, une épicerie de nuit ou une vendeuse de tickets de loterie.

« Chez moi » c’est savoir où boire une bière, écouter de la musique soufi, boire un thé et manger un gâteau au chocolat blanc. C’est ne pas avoir à regarder le nom des rues pour me perdre dans ce quartier qui m’a si souvent vu sauter dans les flaques d’eau. C‘est cette sensation qu’ici et maintenant rien ne pourra nous arriver de mal, c’est me sentir protéger dans un quartier « dangereux la nuit pour une fille seule ».

« Chez moi » c’est regarder du coin de l’œil la fenêtre de son lit. C’est croiser un sourire connu et me laisser surprendre par la disparition de cette épicerie derrière le rideau de laquelle on a passé tant de bières à refaire les religions, les croisades, les intifadas, les djihads. C’est m’émerveiller face à tous ces endroits inconnus, comme sortis de nulle part. C’est la mémoire de nos oreilles lorsque un dauphin surgit du Pacifique, connaître les arrêts de métro et rire aux éclats, seule, lorsque je passe devant un souvenir à partager.

« Chez moi », ce sont tous ces souvenirs créés et à rêver de différentes villes où j’ai pris plaisir à vivre, aimer, pleurer, marcher. C’est ce voyage de quelques mois, cette mini expatriation, cette envie d’enracinement, cette destruction d’un cœur amoureux, ce volontariat européen. C‘est ici, là-bas, ailleurs. C’est un point sur une carte, une rue dans mes yeux,  une vague dans mes oreilles, un sourire à découvrir, des cailloux sous mes chaussures, de la terre dans mes cheveux, un sac toujours trop lourd sur mon dos, un monde à explorer.

Lille … Puerto Montt … Nitra … France … Porto de Ovelha … Nantes … Costa Rica … Limón … Slovaquie … Chili … Portugal …

SUr la route pour les ruines de Machu Pitumarca, Perou

Éparpiller ses chez soi aux quatre soins du monde

Aujourd’hui, je suis revenue « chez moi ». Une fois de plus.
Hier, je suis partie de « chez moi ». Une fois de plus.

Éparpillées aux quatre coins du monde, les miettes de mon cœur vagabond m’appellent et m’inspirent de nouveaux voyages. Où que j’aille je retrouverai les souvenirs de ce « chez moi » éphémère et repartirai le cœur émietté mais raccommodé à grands coups de sourires fraternels, d’embrassades éternelles et de retours à rêver.

Avoir tant de chez soi est un luxe, le luxe de celui qui est aimé en différentes langues, le luxe de celui qui ne sera jamais à la rue car, en fin de compte, la route est peut-être mon véritable mon « chez moi ».

Dis lecteur, c’est où c’est toi ?

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