Journal d’un tour de Corse en kayak : la fin

Bercée par les ronrons d’une Micheline aux rails étroites, je laisse les mots envahir mon coeur. Les yeux rivés sur l’envers du littoral, je dessine tout doucement les traits de cette dernière lettre.

Cela fait déjà plusieurs jours que je suis arrivée à Bastia. Que j’ai quitté Bastia. Ces jours de silence ont été nécessaires pour t’écrire, enfin, cette lettre de fin.

As-tu déjà réalisé un rêve ? Le mien, je lui ai tourné autour pendant 40 jours. Pendant plus d’un mois, j’ai pagayé, marché et dormi sous des ciels étoilés pour l’exaucer. Pendant 6 semaines, j’ai vogué sur les eaux de beauté dans le seul but de revoir Bastia.

Le jour où ce rêve a pris fin en prenant vie, j’ai senti un sourire éternel s’étendre sur mes lèvres au goût de sel. J’ai senti les rythmes de mon coeur battre sur le tempo de la fierté. J’ai senti la badasserie envahir mes avant-bras d’Hulkette à la peau de lait. Assise sur ce banc qui nous a vues partir, lovée dans le rêve accompli, une vague de normalité s’est abattue sur mon sourire. Je venais de faire tour de Corse en kayak gonflable. C’était irréel. C’était normal. Je venais de pagayer sur 700 km de houle, de vagues et d’écumes sur un canapé flottant. C’était impossible. C’était naturel.

Avant de t’écrire cette lettre, j’ai eu envie de savourer le sentiment d’avoir fait quelque chose d’extraordinaire. D’évident. J’ai laissé mes zygomatiques se reposer quelques instants et j’ai fait sécher au soleil mes mains flétries, façon raisins secs. La corne qui pousse dans les paumes kayakistes, elle, est toujours là. Ultime souvenir corporel d’une aventure méditerranéenne.

La dernière semaine de ce rêve aquatique a été bercé de doutes. Les yeux rivés sur les applications météo, nous avons prié, encore et toujours, les dieux des vents, de la houle et des vagues. Nous avons tenté des négociations avec Saint Erasme, patron des marins, et expliqué à Sainte Rita, patrone des causes désespérées, que nous étions ses plus fidèles clientes. En échange de quelques heures d’accalmie matinale, nous avons offert au vagues, à l’écume et aux vents, toutes nos ressources musculaires. De port en port, nous avons pagayé de 25 à 36 km sans toucher terre. De plage en plage, nous avons étiré les heures d’attente, d’envies et de besoin d’avancer.

À Lozari, nous avons suivi la sagesse acquise lors de retournements marins. Sur l’eau, les vagues et la houle dansaient au rythme d’un vent coquin. Avant de passer les pointes d’une côte escarpées, nous avons fait demi-tour. Retour sur une plage naturiste. Retour aux paillotes du bord de plage. Retour à la sédentarité éphémère.

À Nonza, nous avons élu domicile sur une plage aux galets changeants. Le vert sec rejeté par une usine amiantée se faisait noir sous les caresses de l’écume. Au village, c’est entre la poésie d’une galerie d’art, l’ombre d’un arbre solitaire et les souvenirs de serveuses fruitées que nous avons élimé nos shorts de kayakistes en pause. À chaque réveil solaire, nous prenions les escaliers de ce bourg devenu nôtre le temps d’une pause imposée.

En mer, faire du sur-place est l’une de nos craintes. Sur terre, c’est parfois un plaisir. C’est le plaisir d’échanger des sourires, de s’offrir des rencontres et de succomber aux délices de cahuètes quotidiennes. C’est le plaisir de surprises qui viennent à nous, comme si, pour se faire pardonner, les vents, les écumes et les vagues nous offraient des sourires éternels. Comme si Erasme, Rita et Eole avaient décidé de nous cajoler, le temps de quelques rencontres.

Au départ de Lozari, sous les rayons d’un soleil qui réchauffe la mer, nous avons pagayé avec les dauphins. Au départ de Nonza, nous avons longé les falaises jusqu’à tomber nez à nez avec deux kayakistes. D’un bout à l’autre du Cap Corse, nous avons fait la course avec les orages, les précipitations et les vents. Nous les avons laissé prendre de l’avance. Nous sommes des kayakistes généreuses.

Éloi et Joseph sont partis de Bastia. Leur rêve était de retourner à Bastia. En kayak. Sur les étendues bleues d’une mer presque calme, qu’elles étaient les probabilités pour que nos rêves s’achèvent et prennent vie en même temps ? Sur le port de Bastia, là où naissent les rêves circulaires, nous avons fêté notre retour ensemble. Nous avons trinqué aux zones militaires, aux plages pénitentiaires et à León. Nous avons ri à nos exploits, aux plages naturistes, au retour sur terre et à cette idée folle de faire le tour de Corse en kayak. Nous avons savouré cette rencontre au goût de partage et d’aventure, de différences et de souvenirs partagés. Nous avons ou parler de ces falaises que seuls les kayakistes caressent, de la baie de Porto Vecchio qui nous est passée sous la pagaie et de la vie d’une Méditerranée polluée.

Mon tour de Corse en kayak gonflable prendra fin en même temps que cette lettre. Alors, avant de déposer le point final de cette aventure, laisse-moi te dire merci. Merci d’avoir suivi nos bivouacs, nos émerveillements et nos rires. Merci pour tes mots d’encouragement. Merci d’avoir partagé avec moi tes souvenirs d’enfance, de vacances et d’amours. Merci de me lire, encore et toujours. Tout simplement merci.

Chaque semaine je t’écris une lettre-journal de mon tour de Corse en kayak gonflable. Tu peux retrouver les textes précédents en cliquant ici.

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

2 commentaires sur “Journal d’un tour de Corse en kayak : la fin”