Journal d’un tour de Corse en kayak : semaine 5

Aujourd’hui encore, je t’écris depuis un camping. À l’ombre des nuages, je savoure le parfum des eucalyptus. Les lèvres débarrassées du sel, je déguste le chant des cigales. Ce soir, le Paradis des Agriates sera notre « chez nous ». Ce soir, nous irons manger à la plage avant de « rentrer à la maison ».

Chaque nuitée en camping est l’occasion pour moi de faire, défaire et refaire mon sac toujours trop lourd. Je le vide de ce sable qui disparaît trop vite. Je le remplis de nos victuailles semoulesques et j’en profite pour ouvrir un paquet de biscuits. Cet après-midi, alors que je rendais aux fourmis quelques brindilles séchées, je me suis aperçue que je n’avais pas de clef. Ni d’ici ni d’ailleurs. Ni de maison, ni de voiture.

Sans trop savoir pourquoi, je me suis rappelée que la dernière fois que j’ai eu des clefs, c’était il y a un an. C’était là-bas, en Patagonie. C’était quand je rêvais, une fois de plus, de glisser quelques racines sous les nuages toujours trop bas. Oh, je n’avais pas de trousseau, juste une clef. Une seule. La clef de ma petite maison aux limaces nocturnes et au poêle réconfortant. Je lui avais offert un double. Juste au cas où. Depuis, je vis sans clef.

Je suis une sans clef. Une vagabonde digitale. Une nomade de la lenteur. Je suis sans clef, mais pas sans toit. De Nice à Redon en passant par la Patagonie et Marseille, je sais qu’un toit m’attend. De Paris à Lille en passant par le Costa Rica et l’Australie, je sais que des clefs ouvriront des portes pour moi. En attendant d’user des clefs des autres, je profite de chez moi mobiles. Parfois mouvants.

Depuis le début de mon tour de Corse en kayak, je change de maison tous les soirs. Ou presque. Tous les soirs, nous construisons notre foyer d’une nuit. À l’orée du crépuscule, nous entendons notre colocation sur bout de sables, sur des galets dansant ou au creux d’un tamarix odorant. Vu de l’extérieur, notre maison peut paraître légère, prête à s’envoler au moindre cri. Pourtant, je n’ai jamais eu de toit aussi vaste.

Quand la plage nous offre palette et rondin, nous installons une nappe, quelques cacahuètes et profitons d’un repas avec vue sur l’infini. À quelques mètres de là, nous remplissons nos gourdes dans les sanitaires de campings, dans un local d’entretien de résidences de vacances ou auprès du sourire d’une dame à l’accent chantant. Plus loin, quelques rochers naturistes et une casserole d’eau me servent de douche. Trois litres d’eau et un bout de savon m’offrent l’illusion d’une propreté soyeuse. Les toilettes se cachent entre deux cailloux et trois buissons quand nous n’avons pas à jouer à cache-cache avec des touristes d’un jour et des détritus emmerdés. La nuit venue, nous profitons d’une vue imprenable sur les mondes d’ailleurs. Quand nous oublions de fermer le velux, la pluie s’invite dans nos duvets. Si une nuit tu vois deux endormies en train d’essayer de planter des sardines dans le sable, arrête-toi, ce sont peut-être deux kayakistes. À l’orée de l’aube, nous essayons alors de retrouver les bras de Morphée. Quand la terre tangue sous nos rêves, nous nous roulons l’une sur l’autre. Les coups de coudes volent et les songes s’échappent de notre ring de catch improvisé. Au réveil, seuls les bleus et les courbatures se souviennent de notre nuit agitée.

Dans la solitude de plages que l’on croyait inaccessibles, nous rencontrons des guides de montagnes allemandes qui font chanter la conversation de leur accent voyageur. Sur les plages que nous savons touristiques, nous échangeons nos sourires contre des histoires d’ailleurs. Ici ou là, nous découvrons des voisins d’une heure, d’un jour ou d’une nuit.

Cette semaine, bloquées par le vent, la houle et les vagues, nous avons éternisé certaines maisons. Au matin, nous plions la tente comme certains font leurs lits. Puis, nous partons à la rencontre de leurs vies. À Girolata, nous avons voyagé d’un bout à l’autre du monde avec ce voisin de passage. Des lignes d’hero au Maroc à la révolution sandiniste au Nicaragua, il a eu le temps de vivre mille et une vies avant de faire du commerce avec la Chine. Dans ses mots, je devine des secrets à raconter, des souvenirs à tisser et des rides d’une vie trop remplie. Dans son flux de paroles, j’entends ses idéaux de jeunot, ses illusions d’adulte et ses maux d’entrepreneur à succès. Lui aussi voyagé en bateau. Moi aussi j’ai des secrets à tisser, des souvenirs à raconter et des rides d’une vie encore à remplir.

Dans ce village aux portes ouvertes sur Scandola, nous avons échangé un tour de kayak contre les souvenirs d’une vie. Elle pensait être trop grosse pour monter sur León. Quelques coups de pagaies ont suffi pour offrir des étoiles de bonheur à ses yeux couleur Méditerranée. Sur la plage d’algues et de galets, Elle nous a parlé de ses parents qui ont fait un tour de Corse en kayak. En 1952. Qui sont tombés en amour pour une plage sans nom et y ont bâti une famille, un restaurant et une épicerie. Ce soir-là, nous partagerons la même lune. Elle dans sa maison de famille, nous, sur la plage d’à côté. Deux mondes, deux vies, deux sourires partagés.

Avoir le garage à kayak sur le pas de notre foyer de toile, c’est attirer les regards, les sourires et les « bonjour ». Quand une touriste trop pressée à peur de rater sa navette retour, nous transformons León en taxi. Quand des enfants crient de joie en découvrant Pouic-Pouic notre canard en plastique, nous nous rappelons pourquoi nous l’avons embarqué. Quand chaque réveil dessine dans mes rétines les courbes d’une mer douce, de vagues bruyantes, de vent chantant ou d’écumes chaleureuses, je ne peux m’empêcher de sourire en comprenant la chance que j’ai de ne pas avoir de clef.

Moi, la nomade aux airs sédentaires, la sédentaire aux rêves nomades, la vagabonde au cœur d’artichaut, je suis une sans clef. Je suis celle qui dort où il fait sommeil, qui trouve le confort dans un sol à peu près plat, sur un banc un peu large ou sous les panneaux d’affichage d’une aérogare. Je suis celle qui vit où le cœur l’entraîne, celle qui se lave dans les torrents et danse dans la mer. Je suis là kayakiste assise à l’avant de León. Je suis la voyageuse heureuse qui savoure chaque seconde comme on croque dans une pêche juteuse. Je suis ici chez moi. Au moins pour ce soir.

Chaque semaine, je t’écris une lettre-journal de mon tour de Corse en kayak gonflable. Tu peux retrouver les textes précédents en cliquant ici.

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

2 commentaires sur “Journal d’un tour de Corse en kayak : semaine 5”