Traverser la France en canoë-kayak gonflable (partie 1)

Ce texte fait partie d'une série d'articles sur ma traversée de la France en canoë-kayak. Tu peux découvrir le tracé de la Loire et les infos pratiques pour un voyage tranquille sur cette carte. Si tu te poses des questions sur le voyage en canoë-kayak, je t'invite à jeter un œil à cette FAQ.

De Roanne à Nantes : 700 km de Loire

Certains voyages commencent dans un 20 m². Enfermées dans une cage à lapin à taille humaine, les idées de Johanna ont eu le temps d’un confinement pour faire plusieurs fois le tour du monde. Des rêves de plongée aux Philippines à ses souvenirs de Tasmanie, elle s’est laissée porter aux gré de ses projets masqués au moins pour l’année. Puis, elle a laissé ses idées s’envoler jusqu’au Chili. Quelques mots sur le clavier et elle m’embarquait avec elle pour une aventure aussi folle que rigolote : traverser la France en canoë gonflable.
Depuis mon bout du monde je n’ai pas hésité un seul instant. Sur mon écran est un apparu un « oui » aussi grand que mon sourire de future pagayeuse. Mais, une fois ma réponse envoyée ma réalité m’a réveillée : j’était à plus de 9000 km de la Loire, dans un pays aux frontières fermées, avec une pandémie en marche et aucun vol vers l’Europe de prévu. Je laissais alors cette aventure voguer au loin, sans grand espoir.

As-tu déjà remarqué comment parfois tout s’enchaîne à une vitesse folle ? Crise d’angoisse, vol de rapatriement, cœur en miette et fin du confinement en France.
Entre temps, le projet a resurgi de nulle part. Johanna a acheté un canoë gonflable, commandé un livre qui n’est pas arrivé à temps et sans même crié gare nous étions sur l’eau, à faire notre premier demi-tour non contrôlé (ces fameux demi-tour que l’on fait parce qu’on ne gère pas du tout les départs pour vérifier que nous n’avons rien oublié sur la berge).

Brume matinale sur la Loire. La Loire en canoë

La Loire débutante

Ce n’était rien, juste un coup de pagaie. Un bout de plastique que l’on plante dans l’eau et fait tourner en l’air. C’était juste un geste que l’on apprend sur l’eau. Un geste qui allait se répéter des milliers de fois pendant presque deux mois.

De notre départ je garde en sourire notre pique-nique face à la Loire, notre premier gonflage de canoë et ce premier coup de pagaie.

A droite.
A gauche.
Enfin, l’autre gauche.
Puis toujours tout droit.
Enfin, toujours tout droit après avoir fait un dernier demi-tour.


Un seul coup de pagaie a suffit à transformer nos réalités. Dans ce premier plongeon de rame j’ai mis tous les rires qui allaient nous accompagner, toute l’adrénaline d’un voyage vers l’inconnu, toute l’envie de surpasser les problèmes physiques qui m’accompagnent depuis plus de 30 ans.

D’un coup de pagaie à l’autre nous avons zigzagué sur la Loire. D’une rive à l’autre nous avons essayé de nous mettre d’accord sur la définition de « droite » et de « l’autre gauche ». Sans vraiment nous concerter nous avons sentie la fatigue accompagner nos biceps. Chacune regardant à sa droite (ou vers l’autre droite) nous avons cherché un emplacement où planter la tente. Ce soir-là, en mangeant notre premier plat gastronomique de l’aventurière (lentilles corail – semoule, c’est toujours un succès) la simplicité du voyage m’a sauté aux yeux : plutôt que de s’enguirlander quand l’une se trompait de droite, on rigolait ; plutôt que de s’exaspérer quand le canoë touchait le fond, on rigolait ; plutôt que d’essayer de motiver l’autre à se surpasser et vaincre la fatigue, on rigolait et s’accompagnait dans une douce compassion de voyageuse non sportive.
Ni elle ni moi n’étions là pour relever un défi, en faire baver nos biceps endormis ou battre un quelconque record de dépassement de soi.
Elle et moi étions là pour faire ce que l’on fait de mieux : profiter de l’instant présent.

Assise à l’avant, j’essayais de mettre au point une définition commune de la « droite ». Je me disais que si j’y arrivais en moins d’un mois j’aurais peut-être une chance de se mettre d’accord sur la définition de la « gauche ». Assise à l’arrière, Johanna essayait tant bien que mal de comprendre pourquoi ma droite et ma gauche changeaient régulièrement de côté. En moins d’un mois elle a compris que jamais je n’entrerai à l’Académie avec mes nouvelles définitions révolutionnaires.

Sur cette Loire débutante nous étions deux enfants de 30 ans à la conquête du monde. Deux gamines qui vivent leurs rêves comme si demain n’existait pas. Deux adultes qui dévorent leur bonheur à grands coups de rires.

Coucher de soleil sur la Loire. La Loire en canoë

La Loire pluvieuse

Dans ma vie de grande enfant, les écopes ne servent qu’aux pirates d’Astérix et Obélix. Qui, à part eux, ont besoin de vider l’eau de leur bateau ?
Dans ma vie de pagayeuse sur la Loire j’ai compris que l’écope était l’accessoire indispensable pour un voyage printanier.

De Roanne à Digoin la pluie nous accompagne toute la journée.
De Digoin à Decize elle nous fait comprendre que sur la Loire on peut être à la fois sur et sous l’eau. De Decize à Nevers elle nous fait rêver, rire et chanter.
D’un bout à l’autre du mois de juin, Johanna écope l’eau qui remplit notre beau Léon.

A chaque averse nous prions tous les Dieux de l’Olympe. Enfin, les trois qu’on connaît. On leur explique calmement que nous n’avons rien contre quelques gouttes d’eau, que la terre en a besoin et qu’on a une écope pour vider régulièrement le canoë. On leur demande juste quelques éclaircies, le temps de sécher. Pour les convaincre on transforme la Loire en karaoké. « Emmenez-nous au bout de la Loire », « Sous la pluie » ou « J’irai au bout de la Loire » résonnent entre deux éclats de rires. Malgré tous nos efforts, les notes semi-fausses qui sortent de nos sourires ne sèchent en rien l’eau de pluie, l’eau de là-haut.

D’une goutte à l’autre nos chants se transforment en rêves.
Mes yeux se perdent dans les plongeons des perles de pluie. Dans le silence humain seule l’eau résonne sur la Loire.
D’une goutte à l’autre nous pagayons dans la fascination qu’exerce sur nous la magie de l’instant. D’une goutte à l’autre nous avançons vers les éclaircies éphémères.
Un remerciement aux Dieux de l’Olympe et un sourire d’extase envahissent le canoë. Malgré le froid, l’orage de grêle, la pluie qui pique et le vent qui glace les os, le bonheur voyage avec nous. Sur l’eau, sous l’eau, dans l’eau qui nous mouille jusqu’à la moelle nous savourons la beauté d’un champ de pluie, la douceur d’un rayon de soleil, la tranquillité d’un voyage au rythme de la lenteur.

Ciel orageux sur la Loire. La Loire en canoë

La Loire sauvage

Dans le silence de la brume matinale, dans le coucher d’un orage lointain, dans la lumière d’un soleil qui se couche, nous sommes seules. Ou plutôt, nous sommes les seules humaines – ou presque – à parcourir ce fleuve dit « sauvage ».

La Loire sauvage ce n’est pas cette Loire folle qui emporte dans des tourbillons des canoë esseulés. Ce ne sont pas des silures géants qui ne remontent à la surface pour dévorer des pagayeuses-chanteuses. Ce n’est pas non plus un fleuve infini qui tombe au bout d’une Terre plate.

La Loire sauvage ce sont des kilomètres de solitude. Loin des hommes, les hirondelles et guêpiers d’Europe investissent des falaises terreuses. Loin de la ville, les martins pêcheurs attendent le festin idéal. Loin du bruit, une taupe traverse la Loire d’une rive à l’autre tandis qu’un chevreuil s’abreuve tranquillement.
Sur la Loire ce sont des centaines de hérons qui hésitent à s’envoler lorsqu’ils entendent la pagaie frôler l’eau. Ce sont des cygneaux que l’on voit grandir jour après jour. Ce sont des aigrettes garcettes qui prennent leur envol, seules ou en groupe. Ce sont des cygnes et des cannes qui nous rouspètent et font diversion pour protéger leurs petits lorsque nous allons un peu trop à droite.

La Loire sauvage, c’est ce bonheur de n’entendre que le bruit de l’eau, le chant du vent et le cri des oiseaux. C’est le plaisir retrouvé de sentir l’odeur des vaches et celle de la pluie qui tombe. C’est la magie d’une plage où sa tente et d’un feu de bivouac à l’abri d’un saule. C’est pouvoir être seules, à deux ou en silence, sur le plus long fleuve de France.

La Loire clapoteuse

Pluvieuse ou sauvage, la Loire n’est pas un fleuve comme les autres. Navigable qu’à partir de Bouchemaine, elle réserve son lot de galères surprises aux aventuriers de la pagaie.

Immergées dans un environnement nouveau, nous avons appris la langue de la Loire. Sur l’eau, chaque clapotis indique un danger, un obstacle ou une galère à venir. De nos erreurs de débutantes nous avons appris à les reconnaître. Parfois.

Nous avons appris la Loire comme on apprend une langue étrangère. Nous avons écouté le bruit des clapotis, observé les oiseaux qui marchent sur l’eau et répété les gestes volatiles de ceux qui savent. Nous avons appris la Loire en faisant des erreurs.

Là où nous pensions pouvoir passer, nous attendait un banc de sable.
Là où nous pensions voir un banc de sable nous attendait un courant d’algues et de fleurs.

De nos erreurs nous avons appris de nouvelles techniques pas encore homologués par la Fédération Française de Canoë Kayak. Pourtant, ne plus faire de bruit et arrêter de respirer pour que le banc de sable ne sente pas notre présence, nous semble tout à fait logique. Mais attention, le banc de sable est souvent plus malin que prévu. Il nous arrête au bord du gouffre. Un demi-coup de pagaie suffirait à nous sortir de là mais, les ailerons et le poids des sacs nous bloquent au milieu de nulle part. Lorsque cela arrive nous adoptons des techniques reconnues : sortir du canoë et marcher à ses côtés.
Puisque le silence n’a aucun effet sur les fonds de la Loire et que nous ne connaissons pas le Dieu de l’Olympe préposé aux galères de Loire, nous repartons toujours en rire, souvent en chanson, vers nos prochaines galères.

Après la crue de juin, de nouveaux clapotis sont venus parfaire notre dictionnaire « Loire-pagayeuses ». Sous le soleil, nous avons découvert de nouvelles vitesses. Chaque coup de pagaie nous propulse à des allures complètement folles. Les 6 km/h sont atteints sans effort ni sueur.
Pour profiter de cet élan nouveau, nous suivons le courant. Les arches des ponts se transformes en attractions aquatiques, une voiture se retrouve dans l’eau et une bouteille de whisky remonte à la surface. Tout est en ordre. Rien n’est à sa place.
Pendant les hautes eaux, nous pagayons à côté de la cime des arbres, nous voyons des îles disparaître et des sternes hurler d’indignation.

De Châteauneuf-sur-Loire à Orléans nous voyons les berges disparaître.
D’Orléans à Blois nous passons sous des ponts aux tourbillons trompeurs.
De Tours à Saumur nous profitons du courant pour découvrir une Loire pleine d’eau et de vie.

De Saumur à Chalonnes-sur-Loire nous ramons sans effort.

Le premier coup de pagaie est déjà loin. Désormais, rien n’est plus naturel que planter un bout de plastique dans l’eau et le faire tourner en l’air.

Lumière du soir sur la Loire. La Loire en canoë

La Loire châtelaine

Amboise, Saumur, Chaumont-sur-Loire, Montsoreau, Sully … Au fil de l’eau la Loire devient de moins en moins sauvage. Sur les rives apparaissent des châteaux. Depuis notre canoë nous découvrons des paysages de pierre et des merveilles d’architecture. Ici et là les cygnes ont fait place à l’humain et à son envie de grandeur.

Bercées par la beauté des châteaux inconnus, nous accostons le temps de dégourdir nos jambes dans des ruelles pavées.
Dans nos pyjamas mouillés vêtements de pagayeuses décoiffées, nous avançons d’une terrasse de café à une autre. Sur les marchés, la foule et le bruit nous offrent une réalité que l’on oubli peu à peu. Lorsque l’on s’approche, personne ne s’envole. Lorsque l’on approche, les gens s’éloignent.

Sur l’eau nous sommes déconnectées. Le confinement, le Covid-19, la pandémie qui frappe encore et toujours les quatre coins du monde, s’effacent.
Loin du bruit, des infos et des sorties masquées, nous oublions presque que dehors le monde change. Nous oublions presque que, pendant que nous profitons de la douceur de l’eau, des décrets, arrêtés et lois dessinent les comportements de demain. Habituées au grand air, nous avons du mal à nous adapter. Alors, après un café en terrasse, un tour de marché et un pique-nique face au château et nous reprenons le large.

Château depuis l'eau. La Loire en canoë

La Loire de la fin

A Orléans la Loire suit une courbe. Virage complet vers l’océan qui l’attend au loin.
A Orléans notre voyage a pris un tournant.

Tout s’accélère. Le soleil se débarrasse quelques jours des averses.

A Blois je rencontre la famille de Johanna.
A Saumur nous dormons dans un vrai lit.
A Oudon je rencontre les amis de ma co-voyageuse.


Le temps file sans nous laisser la moindre chance de l’arrêter.
Nous ralentissons le rythme. Nous savons que notre périple sur la Loire touche à sa fin, mais rien n’y fait. Les châteaux défilent, les pique-niques se succèdent et les pagaient battent l’eau. Nous allons tellement vite que la pluie en oublierait presque de nous arroser.

Les silences, eux, se font de plus en plus longs. Comme pour étirer le temps à l’infini nous laissons nos rêves habiter notre quotidien. Les yeux grand ouvert sur la Loire, nous remplissons nos cœurs de souvenirs à partager.

Avant le dernier coup de pagaie la Loire nous prépare un au-revoir au ralenti. A partir d’Ancenis l’Atlantique impose son rythme aux flots doux. Prévenues, nous regardons les horaires de marée. Après quelques calculs approximatifs, un repérage des nuages et une non-motivation à pagayer sur, sous et dans l’eau, nous attendons le dernier moment pour parcourir les quelques kilomètres qui nous séparent de Nantes. Nous pensions que le premier coup de pagaie était déjà loin derrière nous. La corne qui décore nos mains musclées nous a fait croire que la Loire débutante n’était qu’un souvenir lointain. Mais, la Loire garde toujours en réserve quelques clapotis curieux.

Qui aurait cru qu’il pouvait y avoir des vagues sur un fleuves ? Qui aurait cru que l’Atlantique et le vent de l’Ouest allaient nous pousser et faire tourner en rond ? Qui aurait cru que nos rires allaient gronder plus fort que les éléments ?
En quittant Oudon, la Loire se transforme en piscine à vagues. L’interrupteur bloqué sur « play », elle change nos dernières heures de canoë fluvial en séance de rires et de jeux.

A l’avant, je me sens comme un capitaine passant les quarantièmes rugissants.
A l’arrière, Johanna tient la barre et écope en même temps.


Comme depuis le début de l’aventure nous sommes trempées jusqu’aux os. Mais ce soir nous avons rendez-vous à Nantes. Il n’est pas question de s’arrêter.

Je regarde l’heure. Erreur. Nous avons mis quasiment une heure pour ramer 2 km. A croire que sur la Loire on est débutante d’un bout à l’autre.
Les muscles se fatiguent. Le vent, lui, ne connaît aucun répit. Nos chansons de karaoké nous aident à tenir quelques kilomètres mais, il faut accepter qu’on ne sera pas à Nantes ce soir.

Comme un cadeau hurlant, nous nous offrons cette pause imposée. Un champ de vache, une plage de sable mouillé et nous voilà posées pour la nuit.
Demain nous reprendrons la Loire jusqu’à Nantes.

Les derniers kilomètres sont interminables. La ville ne nous montre pas ses plus belles pierres. La fatigue est là et l’envie de retrouver des amis se fait sentir. Les deux gamines du canoë trépignent d’impatience à l’idée de se prendre en photo à Nantes.

Le vent se lève et apporte avec lui l’éternité de cette dernière matinée fluviale. Pourtant, le plaisir est toujours là.

A droite Malakoff.
Sur l’autre droite, le parc Crapa.
Entre les deux, les deux pagayeuses qui ne réalisent toujours pas qu’elles sont en train de faire de leur rêve une réalité.


Johanna et moi, seules sur un canoë gonflable, les bras forts de 700 km parcourus et les sourires plein d’une joie silencieuse.

Nos aventures entre Roanne et Brest ne s’arrêtent pas là ! Pour découvrir la suite du voyage, suis-moi sur les réseaux sociaux.
Dans les prochains jours je publierai des articles complets sur les aspects pratiques du voyage. Si tu as des questions, laisse-les en commentaires.

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6 commentaires sur “Traverser la France en canoë-kayak gonflable (partie 1)”