Marcher en voyage lorsque l’on souffre d’une malformation physique 

Voyager, réaliser ses rêves, sourire aux paysages inconnus et se perdre dans des conversations éternellement éphémères.

Voyager et se sentir pousser des ailes vers une liberté rêvée, aimée, vécue.

Voyager et voir son monde s’écrouler lorsque pour marcher sur un glacier, découvrir les fourmis de l’Amazonie ou grimper au sommet d’un volcan, un guide est obligatoire.

Pour beaucoup de voyageurs un guide est plutôt une bonne nouvelle, pour d’autres une dépense superflue ou encore une entrave à la liberté de se perdre et de prendre des risques inutiles.

Pour moi, un guide c’est un regard extérieur sur un complexe dont je parle peu…

Retour sur cette épreuve que chaque voyage me réserve à un moment ou un autre.

Marcher. Se lever. Mettre un pied devant l’autre. Faire un pas. Puis deux. Tomber.  Se relever en s’appuyant sur une table basse, une chaise ou le chat de la voisine venue boire un thé.

Marcher. Du haut de nos trois pommes nous sommes tous des explorateurs en herbe.

Marcher. Quitter le monde des quadrupèdes en couches-culottes pour parcourir le monde, cet espace infini entre un lit à barreaux et le panier du chien qui semble bien plus confortable!  Parcourir le monde qui nous sépare de cet adulte aux bras tendus et au sourire émerveillé.

Marcher. Tomber. Se relever. Tomber encore et encore jusqu’à pouvoir aller à l’école tout seul, « comme un grand ».

Marcher et ne plus s’arrêter.

Marcher pour faire le mur en cas d’interro de SVT,  marcher pour aller se prendre un goûter à 14h sous le toboggan du parc, marcher pour rejoindre ses premières amours, marcher pour ne tomber qu’en cas de verglas, boue ou autre catastrophe naturelle transformant le trottoir en notre pire ennemi.

Comme beaucoup d’enfants j’ai appris à parler avant de marcher. Bavarde dans les gènes, j’ai rapidement compris que papoter seule ou avec des poupées pouvait être tout aussi intense – et bien moins fatigant – que de faire une dizaine de tours de table basse en 2h.

Comme beaucoup d’enfants je me suis levée,  je suis tombée et j’ai marché. Cependant, à l’âge auquel on va à l’école « tout seul comme un grand », moi, je continuais de tomber. Oh, pas tout le temps, je vous rassure. Et puis, quand je tombais je me relevais, ou allais à l’hôpital, au choix. Je tombais seulement à chaque que l’un de mes genoux avait envie de partir explorer sa face cachée. Vous en conviendrez c’est assez difficile de courir, jouer à l’élastique ou grimper aux rochers de Fontainebleau avec des rotules prêtes à s’échapper de leur axe à chaque mouvement!

Genouillères, kinés, régimes, dispenses de sport, tentative de musculation des jambes sans pouvoir faire de sport et radios à gogo n’y ont fait: mes genoux handicapaient mon âme de baroudeuse, marcheuse et enfant joueuse et les médecins ne trouvaient aucune solution.

Alors, comme peu d’enfants j’ai grandi en apprenant à mettre ma rotule en place d’un coup de poignet. J’ai appris les luxations, les sub-luxations, les épanchements de synovie et les béquilles. J’ai commencé une collection d’attelles qui ont grandi avec moi. J’ai appris la peur des escaliers, des rues pluvieuses de Lisbonne, du retard à la gare et des balades en groupe.

Marcher avec des amis. Marcher avec des inconnus. Marcher et me demander s’ils comprendront que ma lenteur est due à mes genoux et non à mes poignées d’amour réparties tout du long de mon mètre 60… Combien auront la patience de m’attendre sans (me) rouspéter? Est-ce que quelqu’un pourra me donner la main pour traverser cette rivière de pierre en pierre? Riront-ils s’ils me voient descendre cette pente sur les fesses?  Penseront-ils que je suis complètement ivre si je tombe en dansant? Et si je ne saute pas lors d’une manif, serais-je du côté des CRS?

Si ces questions ne m’empêchaient pas de marcher, elles alourdissaient mon sac à dos de peur, de doute, de honte…

A 24 ans je découvre enfin que mon problème est commun et que beaucoup d’enfants ont grandi comme moi, en tombant de temps en temps, en se relevant et en cachant leurs larmes derrière cette malformation.

A 24 ans je découvre enfin qu’une simple opération, quelques vis dans les tibias et plusieurs mois de rééducation pouvaient me remettre sur pied.

Un genou, puis quelques années plus tard, l’autre genou s’ouvrent aux mains expertes de chirurgiens.

Aujourd’hui, les deux genoux opérés, je marche. Seule, en couple ou en groupe je repense sans cesse à l’autre revoir de mon kiné: « Céline, à partir de maintenant commence la dernière phase, et la plus difficile, de la rééducation: apprendre à vaincre tes peurs et oublier tes chutes. »

Marcher. Mettre un pied devant l’autre et recommencer.

Mon sac de 40L sur le dos, je marche.

En ville, en montagne, pieds nus ou en chaussures de randos, je redeviens cette exploratrice en couches-culottes.

Le monde qu’il me reste à découvrir est un tantinet plus vaste qu’un salon de F3 de la banlieue parisienne et c’est en sentant la Terre frôler mes semelles usées que je veux le parcourir.

Aujourd’hui, les deux genoux opérés, je marche encore et toujours, mon sac de 40L plein de cette peur: la peur de tomber sans pouvoir me relever.

Avec des amis ou un groupe d’inconnus je marche et me demande si ces touristes qui m’accompagnent penseront que ma lenteur est due à ma gourmandise génétique… Est-ce que le guide acceptera de m’attendre si je peine à descendre ce chemin boueux? Que penseront ces voyageurs que je freine dans leur exploration et à qui je refuse de montrer mes cicatrices? Peut-être que j’aurais mieux fait de ne pas visiter tel ou tel endroit…

Hier et aujourd’hui j’ai toujours eu la chance de marcher avec ma mère, mes frères ou un compagnon d’amour prêts à me tendre la main lorsque des racines croisent mon chemin, à me remettre les pendules à l’heure lorsque la peur se transforme en panique et que je me prends à crier à tous les Dieux de la Terre et de Navarre qu’ils auraient pu installer des télésièges pour les (ex)handicapés comme moi, à me serrer fort dans leurs bras une fois arrivés au sommet d’une colinette.

Je ne sais pas si j’aurais un jour le courage d’entreprendre un voyage à pied. Malgré la peur je rêve souvent de cette fatigue chérie qui envahie petit à petit mes cuisses en fin de rando… De cette force qui nous pousse jusqu’à la tente alors que notre cerveau nous chante à tue tête qu’il n’en peut plus… De ce sourire qui me réveille aux aurores lorsque je sais qu’une journée de lenteur pédestre m’attend…

En attendant de pouvoir partir sur les GR de France et d’ailleurs, avec mon sac de 40L je m’endors sur les récits de Léa et Guillaume qui ont fait un tour de France à pied ou de Mathieu qui a traversé la diagonale du vide.



 

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