Tour du monde en lignes (presque) droites

Un tour du monde, ça semble simple à décrire : une date de départ, des sauts de puces plus ou moins excitées qui joueraient à attraper le soleil ou fuir la lune et, en option, un compte Instagram bien fourni. Pour poursuivre les étoiles et attraper leurs rêves, certains quittent tout : appart, CDI et même leur chat. D’autres, mettent entre parenthèses une vie en suspension. Moi, je fais un tour de vie, un monde de voyages et je trace ma route sur des lignes (presque) droites.

Tour du monde : la genèse

Mon tour du monde a débuté il y a quelques dizaines d’années. J’ai commencé à voyager avant de savoir marcher. Avant même d’avoir un passeport ! Et oui, je suis une sorte de privilégiée. Je suis de celles qui ont de la famille de l’autre côté des frontières, une double culture et tout un tas de questionnements non résolus. Fille d’un migrant et d’une mère bien décidée à nous faire profiter de notre pied-à-terre étranger, j’ai commencé la vadrouille sur les routes de France et du Portugal. Entre mes chiens et mes frères, je jouais à regarder les paysages défiler tout en cherchant chicane à ma fratrie. Privilège de l’enfant aîné.
Je ne sais pas si à ce moment-là, j’avais conscience de voyager. J’allais et venais entre mes différents « chez moi ». Pourtant, ces aller-retours en forme de détours estivaux, devaient me mettre la puce à l’oreille : mon tour du monde serait (presque) linéaire.

Voyageuse au cœur rêveur, j’ai essayé, pendant un temps, de me fixer des objectifs. Comme on me l’a enseigné à la fac, un bon objectif doit être réalisable et quantifiable. Alors, autant faire simple. Petite, je me voyais visiter 18 pays avant mes 18 ans. Fort peu optimistes, mes profs m’ont aussi appris que si l’objectif n’est pas atteint, il faut le corriger, l’améliorer. Têtue, j’ai persisté sur cette notion de facilité mathématique. Mon objectif nouveau était tout aussi beau : 30 pays avant mes 30 ans. Puis, j’ai grandi. J’ai soufflé les bougies et fait des bons de géante vers la trentaine. Avant de renoncer à mon objectif, j’ai compris que cette histoire de chiffres n’était pas viable. J’ai compris que pour me faire vibrer, un objectif devait être abstrait. J’ai donc troqué les chiffres, les visas et les âges en un seul mot d’ordre : vivre mes rêves.

Je suis donc partie en tour du monde. Un tour du monde éternel, sans date de départ, ni de retour. Un tour du monde qui durera le temps d’une vie. Pour l’itinéraire, j’ai choisi de jouer à saute-mouton avec les saisons, de chasser les étoiles filantes et de suivre le sens du vent. Plutôt que de peler la Terre comme une orange, je la dépiaute comme on savoure un livre de Cortazar.

Sans autre but que de transformer des inconnus en coups de cœur éphémères, de faire briller mes rétines de beautés naturelles et d’user mes semelles sur des sentiers d’ailleurs, je trace ma route d’un bout à l’autre du monde. Entre deux voyages, je profite de la perfection de mon lit, de la douceur des montagnes bleues et des confitures de ma petite maman chérie. Entre deux départs, je voyage local, je randonne cévenol et je dessine des plans sur des comètes terrestres. Entre deux retours, je reviens pour mieux repartir, je reste le temps que dure l’odeur de la lessive et je m’en vais, encore et toujours, vers ma quête tourdumondiste.

Tour de galères : les moments gris

Un tour du monde, ce sont des souvenirs en pagaille, des photos instagrammables en veux-tu, en voilà et des battements de cœur à s’en faire exploser la cage thoracique. Un tour du monde, c’est beau, c’est grand, c’est inoubliable. La dengue aussi, c’est inoubliable. À sa façon. Les routes boliviennes aussi d’ailleurs.
Quand on part en tour du monde, qu’il soit circulaire, hélicoïdal ou en zigzags, on sourit à en avoir les zygomatiques en crampes et on pleure à ne plus savoir ce qu’on fait là. Enfin, ça arrive.

Ça arrive, lorsque l’on attend, avec pour espoir de recevoir une injection mystère contre la dengue, dans la nuit noire l’ouverture d’un dispensaire. Quelle idée de se faire piquer par un moustique à 15 ans, à l’autre bout du monde, sans parler espagnol, sans main à tenir, et avec pour toute compagnie une véritable frousse des hôpitaux.
Ça arrive aussi, lorsque le bus dans lequel on monte démarre à vive allure alors qu’on n’a que la moitié du corps à l’intérieur. Heureusement, la frayeur est remplacée par une vraie peur lorsqu’on s’aperçoit que le chauffeur se fait guider par des lampes torches. Sur une route en terre. Au bord du précipice. La nuit.
Et puis, ça arrive lorsque l’ailleurs nous manque. On a beau vivre une expérience unique, des moments de folie et des rencontres que l’on souhaiterait éternelles, on a parfois le mal du pays, le mal du fromage, le mal des falafels entre deux apéros.

Il y a des voyageurs qui partent des années sans remettre les pieds chez eux. Ils vivent d’un bout à l’autre du monde, sans revoir les paysages qui les ont regardés grandir. Moi, j’ai souvent le manque d’Eux. Le manque d’Elle et des Lui qui font battre mon cœur de fille, de sœur et d’amie. J’ai beau voyager depuis mes 15 ans, avoir des racines mouvantes et des besoins d’ailleurs, je sens souvent le fil rouge de ma famille tirer sur mes envies de les revoir. Ne serait-ce que quelques jours, le temps d’une sortie paddle ou d’un ronron de papi-chat. Comme un Transilien incapable de relier les villes de banlieue entre elles sans passer par Paname, je trace les branches d’une étoile explosée sur une Terre qui n’a jamais tourné très rond. Lorsque mon petit cœur d’artichaut se brise d’un amour impossible, lorsque mon corps malade crie à l’aide ou lorsque le décalage entre ma mie et mes envies se fait abyssal, je reviens au point de départ, à la source de tous voyages.

Voyageuse au cœur vagabond, je recharge mes envies de découvertes, d’inconnus et de saveurs nouvelles auprès de celleux qui restent. Je puise dans ces amitiés que ni le temps ni la distance n’effacent, l’énergie nécessaire à mon introversion pour m’en aller créer des souvenirs d’ailleurs. Car, je sais qu’à mon retour, Elle sera là pour me rejoindre au Havre, Elle viendra randonner dans mes montagnes bleues et Elle me proposera de faire un tour de Corse en kayak gonflable. Je sais, que malgré les silences et les absences, Elle m’ouvrira les portes de son sourire lorsque j’irai la voir à vélo, Il me laissera lui dérober quelques BDs le temps d’une sieste et Elle aura toujours une bouteille de Malbec à déboucher. Ces amitiés transforment mes retours en retrouvailles, les larmes du départ en sourires d’arrivée et chaque escapade française en voyage vers des amours intemporelles.

Tour du globe : les destinations de rêve

Un tour du monde, ça se prépare. Enfin, je crois. Il y a ces tourdumondistes qui jouent à la toupie avec un globe lumineux. Ces autres qui préfèrent jouer aux fléchettes sur une carte à gratter. Et puis, il y a ceux qui écoutent leurs rêves d’enfant, qui suivent la logique de ces noms d’ailleurs qui font briller leur sourire. Il existe tellement de pays, de régions et de rêves, qu’il est impossible d’en faire le tour.

Si 80 jours ont suffi à Phileas Fogg et Jean Passepartout pour leur aller-retour circulaire, les voyageurs d’aujourd’hui préfèrent prendre leur temps. Enfin, presque. Il y a ces globetrotteurs qui décident de passer un mois par pays. Sur 12 mois, cela fait 12 pays. Ce système est plutôt pratique pour celles et ceux qui gardent de mauvais souvenirs de leurs profs de math. Il y a les passionnés d’Excel qui remplissent leur tableur d’équations certainement logiques pour celleux qui aiment les durées à virgules. Et puis, il y a nous, les voyageurs de la lenteur, celleux qui vont ici et là au rythme des allers simples.

Dans mes chez moi éphémères, je n’ai ni globe lumineux à m’en faire tourner la tête, ni poster mondial. Je n’ai que ces envies subites, souvent irréfléchies, toujours motivées par la curiosité, l’amour ou l’amitié. Je traverse les mers pour comprendre le monde qui m’entoure, je fonce en Slovaquie pour entendre les témoignages de celleux qui ont vécu en URSS, je m’envole pour le Burkina Faso pour recevoir une baffe dans mon syndrome de la sauveuse blanche et je rejoins Madagascar pour tenir compagnie à une pote de Master. D’un voyage à l’autre, je mets entre parenthèses des événements aussi barbants que des partiels universitaires, une conduite obligatoirement accompagnée ou un hiver pluvieux.

D’un bout à l’autre du monde, je laisse les rencontres, les envies et mon petit cœur vagabond, guider mes pas. D’un rêve à l’autre, j’étire le temps et collectionne les souvenirs. D’une ville à l’autre, je lève mon pouce, suis les sourires inconnus et dévie mes itinéraires zigzagueurs. Je vais là où les locaux font des barbecues le dimanche, je marche sur les sentiers oubliés des bus touristiques et je me demande, parfois, ce que je fais là. J’essaie de voir la beauté là où elle est : partout. J’essaie de savourer chaque instant, même lorsque des nuages gris s’immiscent dans mon cœur et que la pluie ruisselle le long de mon dos tordu.

Coucher de soleil sur le Pacifique. Puerto Montt, Patagonie, Chili
Être une voyageuse introvertie, c’est profiter d’un coucher de soleil en solo

Plutôt que de chercher à découvrir, jour après jour, de nouveaux paysages, j’use mes semelles dans des rues connues. Je transforme les départs en retours. Je vais là où j’ai semé des miettes de mon cœur, je regarde les villes grandir, les lagunes disparaître. Je bois des bières dans des bars où les tables ont oublié mes rires, je découvre les saveurs qui remplacent celles qui ont fait de mes midis des souvenirs gastronomiques. Les lignes droites de mon tour du monde infini, m’emmènent là où mon cœur a vibré, aimé, pleuré. Étoile dessinée au gré des rencontres, des retrouvailles et des « pourquoi pas », mon itinéraire tourdumondiste s’accommode de mes envies de dernière minute, de mes besoins de Les revoir, de mon amour pour les surprises. Fidèle compagne de mes voyages, l’improvisation me guide dans ces détours mondiaux, dans mes zigzags impromptus et dans le regard incompris de celleux qui me voient passer encore et encore devant leur porte toujours ouverte.

Du monde, je n’ai vu qu’une infime partie. Je ne connais que quelques villes, quelques troquets aux concerts inoubliables et quelques montagnes grandissantes. Après 18 ans de voyage, je sais qu’une vie entière ne suffira jamais à explorer tous mes rêves. Évoluant dans un monde en perpétuelle mutation, je change au moins aussi vite que le climat. Lorsque mes dissonances cognitives s’acclimatent d’une bagarre quotidienne avec mes envies d’Océanie, d’Alaska ou de Sibérie, je jongle entre les différents possibles. Je réfléchis à des voyages plus longs que cours, à utiliser mon corps pour me déplacer et à prioriser d’autres envies.

Sans perdre de temps, je me lance sur la trace des voyages à venir. En attendant de (re)découvrir des eaux européennes, je réalise mes rêves randonneurs en escapades cévenoles. Le temps d’un retour indéterminé, je fais de mon séjour en France, un voyage tourdumondiste.

Mon tour du monde continuera en solo. Comme toujours.
Comme toujours, je poursuivrai le voyage entre ma solitude choisie, les amours vagabondes et les amitiés fugaces. Sur la route, je partagerai quelques kilomètres avec celleux qui me rejoignent le temps d’une cyclo-échappée, j’accueillerai ces amies qui croisent ma route le temps de quelques rhums arrangés et je suivrai ces souvenirs que l’on créera ensemble, le temps de retrouvailles improbables. Sur les sentiers d’ici et d’ailleurs, je voguerai en duo, je marcherai avec Elle, Lui et Eux.
Tour du monde en solitaire, ma solitude se partage avec ces rencontres qui transforment un simple voyage en un souvenir vagabond.

Volcan Osorno vu depuis le Lac Llanquihue, Chili

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