GR10 : une semaine de rando et de sueur

Randonnée sur le GR10 avec les Wait and Sea

Il suffit parfois d’un rien, ou d’un blog, pour laisser entrer dans nos vies des sourires voyageurs. Timide dans la vie autant que sur les réseaux sociaux, je ne pensais pas transformer quelques messages échangés en parenthèses amicales. Pourtant, grâce à ce blog, j’ai rencontré des dizaines de lectrices et au moins autant de lecteurs. Certains ont traversé une après-midi entre un café et des joues qui rougissent, d’autres, comme Mathieu, m’ont accompagné jusqu’au sommet de l’Aigoual. Certains ont disparu d’un voyage à l’autre, d’autres, comme Alex et Chrys, m’ont offert une parenthèse voyageuse sur le GR10.

Attends et regarde

Chrys et Alex, ce sont les Wait and Sea. Si vous les cherchez, les réseaux sociaux vous diront qu’ils sont les sages gardiens de la poisse mondiale. Entre un van qui tombe en panne en Amérique Latine, un garagiste qui s’y connaît au moins autant que moi en réparation de Léon et les randos inachevées, ils ont la guigne collée à la peau. Enfin, ça, c’est ce qu’on lit avant de les rencontrer.

Alex et Chrys, c’est un couple de voyageurs aux cerveaux en perpétuelle ébullition et au cœur gros comme une meule d’Abondance. Je les ai rencontrés à Puerto Montt, un jour de pandémie. Entre un café et des fruits frais, on se découvrait en se disant « au revoir ». Plus d’un an après, c’est entre du café soluble et un départ en rando qu’on se souriait comme si on se connaissait déjà. Ce jour-là, j’ai grimpé jusqu’aux causses, j’ai dévoré mon sandwich et je suis repartie en laissant résonner en moi le « ça serait sympa de randonner ensemble » lancé dans la chaleur cévenole.

Cette phrase, je l’ai emporté d’un bout à l’autre de mon tour de Corse. Entre deux coups de pagaies, mon cœur me disait de foncer. Il avait envie de mieux connaître ces baroudeurs qui avancent au rythme de la lenteur. J’avais envie d’écouter leurs aventures, d’entendre la Patagonie se faufiler entre leurs lèvres et de réfléchir au blogging et aux avions. Mes genoux, eux, s’amusaient à me rappeler que mes vis tibiesques n’étaient peut-être pas à la hauteur de leur vitesse. Mon corps rappelait à lui la peur de marcher avec d’autres personnes. Puis, sans réfléchir, mes doigts ont clapoté un simple « j’arrive ! » et je suis partie.

Lumière dorée sur une montagne des Cévennes, France

Marche et soupire

Pour ces retrouvailles au goût de rencontre, nous nous sommes rejoints à Luchon. C’est là, autour d’une bière bien méritée (surtout par eux), que j’ai commencé ma semaine sur le sentier de grande randonnée GR10. Accompagnés d’autres randonneurs, ils m’ont raconté leur étape du jour, leurs projets gargantuesques et les étapes qui nous attendaient. Entre deux anecdotes, j’ai réalisé que je les avais rejoint pour une semaine de montées et de descentes, de cols et de vallées, de sueur et de rencontres.

Jour 1 : de Bagnères-de-Luchon à la cabane des Courraus

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Le réveil sonne. Les tentes chantent sous les mouvements des GRdistes. Petit à petit, le corps se met en mouvement. Il connaît la routine. S’étirer, ranger le sac de couchage, plier le matelas, retrousser la tente. Sans même avoir à y réfléchir, on répète les mêmes gestes que tous les randonneurs. L’eau chauffe, les flocons d’avoines gonflent, le cœur se prépare à dévorer les paysages. Avant que le soleil ne brûle les herbes vertes, nous nous mettons en marche. Un pas après l’autre, je sens mes poumons se demander ce qu’ils font là. Après deux mois à kayaker sur les mers bleues de Corse, je redécouvre des muscles oubliés.
Je m’essouffle.
Je ralentis.
Dans un sourire fatigué, je propose à Chrys et Alex de marcher devant, de m’attendre en haut, plus loin. Dans une énergie surprenante, ils me répondent que cette rando, on la fera à trois. Sinon rien.

Malgré la fatigue, je monte, je randonne et j’espère retrouver mon endurance. Les pauses s’enchaînent au rythme des barres de céréale. Sous le soleil de midi, nous cherchons de l’eau. Nous trouvons un berger. Depuis sa cabane esseulée, je me prends à rêver d’une retraite d’écriture, de nuits étoilées et de solitude partagée. Le cœur rechargé à bloc, nous zigzaguons sur une frontière bornée. Un pas en Espagne, l’autre en France, nous longeons des crêtes verdoyantes. Autour de moi se dessinent des montagnes inconnues. Un sourire à droite, l’autre à gauche, je m’émerveille de ce bonheur aux mille cimes. Les mollets, les poumons et le cœur oublient l’effort. Les pieds, le dos et les fessiers succombent au plaisir d’être ici et maintenant. Avec Elle. Avec Lui.

Les souvenirs déjà pleins de merveilles à écrire, nous descendons dans une course contre l’orage. Il est là. Il se rapproche. Il gronde dans les monts alentours. Le ciel se charge alors de nuages conteurs d’aventures. Au loin, une cabane nous attend. À peine arrivés dans ce « chez nous » provisoire, la pluie rebondit sur les flancs de montagne. Ce soir, nous accueillerons d’autres couples de randonneurs. Avec ces inconnus d’un jour, nous partageons nos victuailles, nos sourires, notre émerveillement face aux isards et nos ronflements. Les Wait and Sea m’avaient prévenue : le GR10 c’est de la beauté naturelle et humaine. Ils n’avaient pas tort.

Jour 2 : de la cabane des Courraus à Melles

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Il y a des jours où les surprises s’enchainent au rythme des hasards. Une descente infernale se transforme en balade du dimanche, un café du matin devient un pique-nique et un grain de beauté se métamorphose en nano-tique. Ces jours-là, on profite de la douceur de la pente pour parler, d’une aire de bivouac pour se poser et d’une pince à tiques pour collectionner des dizaines d’arachides sanguines. Ces jours-là, on découvre aussi que les coïncidences arrivent toujours à point nommé. Même sans les attendre.

Dans les vallées, le soleil brûle l’enthousiasme. Sur le goudron, nous usons nos semelles et nos sourires. En à peine 4 km de montée, nous produisons suffisamment de sueur pour remplir un baril. Alors, lorsqu’une terrasse s’installe sous nos derrières fatigués, nous n’avons d’autre choix que de nous reposer, lire, travailler, papoter et nous délecter d’un repas végétarien. Dans ce village suspendu dans le temps, la douche lave corps et chaussettes, le vin rince nos cœurs et le fondant au chocolat sublime la journée.

Certains partent à la conquête du GR10 pour l’exploit. Moi, j’y suis allée pour les rencontrer. Ensemble, nous y sommes pour passer un moment agréable où la nourriture, le partage et la curiosité transforment la randonnée en une véritable aventure humaine.

Jour 3 : de Melles au refuge Jacques Husson

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Perdus dans nos pensées partagées, nous quittons la vallée pour le col. Mon souffle bat la chamade, mon cœur s’essouffle. Chrys enchaîne les petits mots de motivation et Alex accepte la lenteur de mes pas. Ensemble, nous quittons la forêt.

Habitués à vivre dans les montagnes depuis un mois, ils arrivent à estimer le dénivelé manquant. À vue d’œil. Moi, c’est surtout dans les mollets que je le sens.

À chaque mètre gagné vers le ciel, la végétation change. Les yeux s’écarquillent, les mains caressent les linaigrettes dansantes et l’émerveillement fait vibrer nos sourires. Nous sommes là, au milieu de nulle part, au centre du monde. De notre monde.

Chaque jour, nous nous réveillons dans un lieu différent. Brinquebalant notre maison de toile d’un bout à l’autre de nos envies, nous construisons notre réalité à la force de nos rêves (et de nos privilèges). Ici ou là, l’émerveillement accompagne nos cafés solubles, nos bières en canette et notre semoule à l’eau. Prise dans ces réflexions de randonneuse bienheureuse, je l’aperçois enfin : mon premier lac d’altitude français. Les rabats-joie diront que ce n’est qu’une grosse flaque d’eau retenue par un barrage. Moi, je n’arrive pas à dire autre chose que « wahou ». Prise dans ce rêve éveillé, j’oublie, une fois de plus, le col, les chiffres dénivelesques et la fatigue. Je descends lentement vers ce jardin d’Eden qui sera notre pour une nuit.

Ce soir-là, le GR10 nous offre son lot de rencontres. Un père, un fils et un solitaire. Un pichet de vin, des sourires et les toilettes sèches les plus propres de France et de Navarre. Ce soir-là, entre le vent et la promesse d’un lendemain heureux, je m’endors en comprenant ce que je fais là.

Jour 4 : du refuge Jacques Husson à la cabane de l’Arech

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Chrys répétait que le corps a une mémoire. Le mien est particulièrement doué pour se souvenir de sa hantise des descentes.

De l’étang au col, de la mine au village quasiment fantôme, nous descendons sur les montagnes sauvages. Dans cet univers aussi glauque que magnifique, nous découvrons les vestiges d’une mine abandonnée, les aboiements de patous protecteurs et la paresse de vaches gourmandes. En redescendant de plus de 1000 mètres, nous laissons derrière nous le vent des hauteurs pour récupérer, plus bas, l’ombre des forêts. Ce matin-là, quelques heures nous auront suffi pour explorer différents paysages, nous laisser envoûter par des centaines d’odeurs et rythmer nos pas d’envies et de libertés.

Un café tiède et une pause m’auront servi pour faire travailler la mémoire de mon corps de randonneuse. Les premiers mètres de grimpettes tirent sur les mollets. Les sacs toujours trop lourds, nous avançons d’un bon pas. Je sens alors mes muscles se réveiller. Mon cœur s’essouffle dans mon asthme chronique, mais mon souffle tient le coup. Les lacets s’enchainent au rythme des pauses éphémères. Là, face aux 1000 m de dénivelé positif qui nous attendent, je retrouve, enfin, le bonheur de la randonnée. Je marche, je souffle, je me courbe sous le poids du sac et j’avance. Je fatigue mon corps, j’étire mon sourire et je sais, je sens que je suis dans mon élément. Ici, dans ces montagnes inconnues, je redeviens celle qui marche sans cartilage, celle qui part sans entraînement et celle qui orne ses jambes de genouillères fatiguées. Avec Elle, avec Lui, je suis Moi.

Au col des myrtilles sucrées, les montagnes s’étendent une fois de plus à perte de vue. Je savoure ces retrouvailles avec moi-même, les félicitations qui viennent du cœur et les sourires qui s’échangent. Comme pour étirer le temps qui court toujours trop vite, je profite de cette dernière descente pour ralentir le rythme. À chacun de mes pas, j’essaie de capturer quelques secondes supplémentaires. Peut-être, qu’en marchant suffisamment lentement, je pourrais dérober à Chronos quelques grains de temps.

En bas, c’est le fils et son père, les amoureux et la famille qui se retrouvent. Certains tentent une nuit à la belle étoile sous la pluie, d’autres profitent du refuge. Nous, on partage notre patio avec des centaines de biquettes. Elles courent, elles cherchent et admirent nos tentes avant de s’endormir dans leur enclos. La nuit, les patous étonnés aboient contre nos ronflements collectifs. Au réveil, c’est la brume humide qui enveloppe notre dernière journée ensemble.

Jour 5 : de la cabane de l’Arech à Pla de Lalau

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Il y a, dans la brume, quelque chose de féérique. Dans un labyrinthe de fougères, nous zigzaguons dans un monde de tous les possibles. Là, au milieu de ces plantes verdoyantes, vivent tiques et êtres enchanteurs. Dans une forêt humide, le fils, le père et Alex trouvent des cèpes par kilos. Là, au milieu de ces champignons, nous grimpons à la vitesse des sourires de fierté.

Je garde de cette dernière journée sur le GR10, le souvenir d’une douceur infinie. Dans la faim, nous avançons jusqu’à la cabane du petit-déjeuner. Dans la fatigue, nous atteignons un col inaperçu. Puis, dans l’humidité de nuages enveloppants, nous descendons petit à petit vers la Maison du Vallier.

Il y a quelques jours encore, nous ne nous connaissions pas. Aujourd’hui, nous marchons ensemble dans une évidence absolue. Nous partageons nos réflexions, nos récits d’ailleurs et nos silences. Plus nous approchons du creux de la vallée et plus mon cœur s’accélère. Malgré la fatigue du corps, la tente pleine d’eau et le sac beaucoup trop lourd, je n’ai pas envie de fermer cette parenthèse. Pourtant, toutes les bonnes choses ont une fin, n’est-ce pas ?

Nous nous séparons comme nous nous sommes retrouvés : dans le goût d’une bière partagée. Chrys et Alex poursuive le GR10 en direction de Banuyls. Ils racontent leur aventure sur Instagram et sur leur blog. De mon côté, je poursuis mes rêves nomades vers d’autres ailleurs.

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4 commentaires sur “GR10 : une semaine de rando et de sueur”