Jour 26 d’une douleur larmoyante

Jour 26 d’une douleur larmoyante,
Étretat

C’est sur les falaises d’Étretat que j’ai versé les dernières larmes d’un nous que je croyais infini.

Seule au milieu d’une multitude de touristes, j’ai laissé mon cœur se vider des espoirs battis autour d’un amour éphémère.

Pour atteindre ce bout du monde, cette fin d’amour, j’ai pédalé avec un couple de retraités. Ils allaient vers la droite, j’allais à gauche. Dans un virage, ils se sont arrêtés et, sans que je sache vraiment pourquoi, ils ont pris la route d’Étretat.
Avec moi.
Pour rester avec moi.


Voyageuse de la lenteur, j’ai adapté mon rythme à leurs coups de pédales.
Voyageuse introvertie, j’ai passé des heures à leur poser des questions sur les courses qu’il faisait dans les Pyrénées quand il était minot, sa rééducation lorsqu’elle s’est cassée la malléole et les sentiers normands. Il m’a raconté les recettes d’huîtres, elle m’a offert une boîte de pâté Hénaff.
Drôle de cadeau pour une végétarienne.
Drôle de conversation pour une cuisinière à réchaud.

Cette petite bulle de partage improvisée a explosé dans mon sourire lorsque la violence s’est imposée.

Depuis que j’ai l’âge de comprendre ce que le mot « femme » veut dire lorsqu’il sort d’une bouche patriarcale, je vis avec une boule de colère et de peurs en moi.

Elle essayait de parler. Il lui coupait la parole.
Elle essayait de ne pas rester à l’arrière. Il la pressait dans une condescendance oppressante.

Cette intonation, je la connais. Un peu trop. Pour me protéger de ma propre peur, j’ai fait la sourde oreille. J’ai pédalé. Je suis restée polie. J’ai pique-niqué avec eux et j’ai soupiré de soulagement lorsque nos vélos se sont séparés.

Puis, je suis montée d’un côté et de l’autre des falaises. Plus je sentais la fin de notre histoire rouler en perles salées sur mes joues et plus je sentais la rage m’envahir. Enveloppée de peur, elle se lovait dans les souvenirs d’agressions sexuelles, de harcèlement de rue, d’humiliations, de viol. À chaque souvenir, je sentais un poignard s’enfoncer dans mon petit cœur d’artichaut qui ne fait plus confiance.

Depuis que j’ai l’âge de comprendre ce que le mot « femme » veut dire lorsqu’il sort d’une bouche patriarcale, je vis avec une boule de colère et de peurs en moi. Depuis qu’elles m’ont raconté leur ex qui la harcèle, l’amour de sa vie qui la viole, son nouveau mec qui l’humilie en public et tous ces hommes qui nous sifflent, nous touchent, nous utilisent et oublient que derrière le mot « femme » se trouve le mot « humain », je sens l’injustice bouillir en moi.

Ce n’est pas la première fois que je vois un homme être violent envers sa femme dans l’espace public.
Ce n’est pas la première fois que mes souvenirs me tétanisent.

J’aurais peut-être pu faire commentaire, m’éloigner, demander à cette dame si elle allait bien. Je n’ai rien fait d’autre qu’afficher mon sourire poli. Je n’ai rien fait d’autre que de me rappeler les poings qui tombent, les mots qui frappent et les « non » qui disparaissent lorsque son envie durcie.

Sur les falaises d’Étretat, j’aurais aimé ne pas pleurer l’impasse de notre amour. Seule au milieu d’une multitude de touristes, j’aurais aimé me faire la promesse que je ne laisserais plus aucun homme nous imposer, à moi et à Elles, la violence de ses frustrations, la violence de la société qui lui fait croire, à tort, qu’il nous est supérieur. Pourtant, face au calme d’une mer turquoise, je n’ai pas trouvé la force de t’appeler pour t’expliquer, une fois encore, tout le mal que tu nous as fait.

Août 2021 : Toulouse → Bruxelles à vélo et en solo. Lors de ce voyage à vélo et en solo, j’ai écrit des lettres d’amour et de désamour. Réelles ou fictives, elles racontent ce voyage sous le prisme de l’amour, des rencontres, des doutes et de la séparation. Toutes les lettres sont à retrouver ici ou sur Instagram.

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