Aile d'avion sur montagnes

Je t’aime mais je pars : lettre à ceux qui restent

« Partir, c’est mourir un peu. Poursuivre le voyage, c’est peut-être ressusciter. Le vrai voyageur, c’est celui qui jamais ne tente de revenir en arrière. »
(Jacques Renaud)

Je t’aime mais je pars.

Ce n’est pas la première fois que je te promets de rester, de travailler, de ranger mon sac à dos jusqu’aux prochaines vacances. Ce n’est pas la première fois que je rentre en te disant que les au revoir, on les laissera pour les films à l’eau de rose. C’est n’est pas la première fois que mes promesses sont sincères. Vaines. Pourtant je pars. Encore une fois.

Tu sais, j’ai essayé de tenir mes promesses. J’ai fait des études, j’ai cherché un travail, j’ai payé mon loyer et j’ai eu mon café préféré au coin de la rue. J’ai créé une routine de soirées, de rencontres et d’inconnus pour ne pas laisser le temps à ma curiosité de s’ennuyer. J’ai même annulé l’option internationale de ma carte bleue et payé mon adhésion à la médiathèque. Pourtant je t’ai menti. Encore une fois.

Encore une fois je me suis menti à moi-même en te disant que ton amour me ferait rester, en envoyant mon CV pour des CDI, en te disant que j’habiterais bien à Nantes, à Lille, en Bretagne ou n’importe où ailleurs qu’à Guéret. Encore une fois je nous ai trompé sans le vouloir. Encore une fois j’ai plongé dans un Atlas, le passeport ouvert sur de nouveaux tampons.

Je t’aime mais lui, je l’ai dans le sang. J’ai besoin de lui. J’ai besoin de me perdre pour aller acheter une banane. J’ai besoin de dormir chez des inconnus, de goûter les liqueurs de fourmis de l’Amazonie, de chanter au soleil couchant, de danser dans la sueur d’un lendemain oublié. J’ai besoin de sentir la terre rouge dans mes cheveux, d’écouter l’orage dans la rivière, de vivre ici et là des aventures que je voudrais taire. J’ai besoin de la peur de l’avion, de l’insomnie du départ, des rencontres éphémères et des amours impossibles. J’ai besoin de lui. Je ne sais vivre sans lui.

Oui, je sais, c’est une drogue. Ma drogue. Oh non, ce n’est pas une de ces drogues douces qu’on laisse fondre sur la langue en buvant un verre de lait, qui se déguise en chocolatine quand tu l’enrobes de pain. Non, ma drogue à moi n’est pas chocolatée, ça serait trop facile.
Ma drogue elle fait rêver. Elle est exotique, bleue turquoise, blanc glacier. Elle a l’odeur du kérosène et le goût de l’inconnu. A chaque réveil elle me réserve les surprises de l’imprévu. Elle soudoie ma curiosité en lui offrant de l’inespéré. Elle est là. Elle m’attend. En un clic, un pouce en l’air, un compostage je la prends et m’envole vers de nouveaux horizons.

Ma drogue, c'est le voyage.
La pire de toutes ? La meilleure sans doute.

C’est le voyage qui m’arrache à la sédentarité. C’est à cause de lui si aujourd’hui encore je t’aime mais je pars.
Je ne sais pas si tu pourras me comprendre. Un jour peut-être. Jamais sûrement.
Je t’entends murmurer tout bas qu’un voyage ça se décide, ça se prépare. J’entends tes yeux verts glisser au creux de mon cœur des mots sédentaires, des mots sur le long terme. J’entends ta perplexité m’expliquer qu’un voyage ça se choisit, ça ne se subit pas. Tu as peut-être raison, une fois de plus. Peut-être que je me fais croire que le voyage est une drogue pour ne pas m’avouer qu’aucun amour n’est assez fort pour m’enraciner, pour ne pas comprendre que je suis incapable de t’aimer comme je l’aime. Peut-être que j’offre aux drogués l’excuse de ne pas être égoïste mais malade d’un amour immatériel, vécu, sensationnel. En m’affirmant accro aux voyages j’abandonne la responsabilité du choix, de la décision, de l’envie de rester pour te voir sourire, le voir grandir, l’aimer en retour. Peut-être. Peut-être pas.

Malgré tes soupirs et tes silences, chaque note versée sur la routine de la stabilité implose mon être. A chaque battement de cils, je pense à cet inconnu à qui je n’ai pas encore offert de sourire, à ces montagnes à escalader, à ce pain brioché qui se mange là-bas, à cette danse que l’on chante ici. A chaque mot écrit je compte les centimes qui me séparent du prochain voyage, du prochain retard de train, de la prochaine peur que je sentirai en montant dans un bus bolivien. A chacune de tes larmes je pense à tout ce que je ne vivrai pas si je reste à tes côtés. A tout ce que je ne vivrai pas si je pars encore une fois.

Je t’aime mais je pars. Je pars sans avoir vu ton enfant à naître. Je pars sans pouvoir revenir pour ton mariage. Je pars en laissant devant moi tous ces souvenirs qu’on ne partagera pas.
Je le sais, tu m’aimes mais ce n’est pas moi que tu appelleras quand tes parents divorceront. Tu ne me proposeras pas de prendre un thé pour oublier l’hiver éternel. Tu n’attendras pas ma petite cuillère pour ramasser les miettes de ton cœur qu’un abruti aura encore fait valser. Tu n’iras pas manifester pour plus d’équité avec mes rêves d’un monde meilleur.
Tu m’aimes. C’est d’ailleurs pour ça que tu me laisses partir. Encore une fois. Sans un reproche, sans promesse de retrouvailles tu me laisses vivre ma drogue.

Aujourd’hui, je ne sais si te demander pardon ou te dire merci. Pardon pour le départ. Merci pour les au-revoir.

La prochaine fois que je te verrai tu auras grandi. Tu auras aimé, dansé, bu, ri et peut-être même un peu grossi. La prochaine fois que je te verrai j’aurais grossi, ri, bu, dansé et peut-être même un peu aimé. Au loin tu entendras le nom de ces amours plus ou moins éphémères. Perdus dans des sonorités étrangères, tu leur inventeras un visage. Eux connaîtront notre histoire, nos joies, nos peines, nos aventures et notre amour plus grand que toutes ces distances que je sème derrière moi.

Au loin je parle de toi à qui veut m’entendre. Je parle de toi, mon amie, mon frère, ma mère. Je parle de toi la voyageuse que je n’ai plus revue depuis Budapest. Je parle de toi mon frère de cœur, le musicien qui rythme mes mots, l’amoureux que j’ai quitté. Je parle de toi que j’aime d’amours aussi différents que nos relations. Je parle de vous, de ceux qui restent.
Je parle de tes parents qui ont divorcés sans que je puisse te consoler. Je parle de ton bébé à naître, de ces abrutis qui font valser les cœurs en miettes, de ces manifestations auxquelles j’aurais dû offrir ma voix d’équité rêvée.
Au loin, tu es là, tout près. Au fond de mon cœur je te love près des racines qui m’empêchent de perdre le Nord. Parce que oui, je t’aime. Je t’aime mais je pars. Encore une fois.

Je pars et c’est parce que je t’aime que toujours je reviendrai, ne serait-ce que le temps d’un thé sous un soleil éternel.

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