Ce que le voyage en solo et à pied m’a appris

En partant sur les routes slovènes je pensais avoir le temps de réapprendre le solfège, d’apprendre par cœur « Le dormeur du val » ou encore de comprendre les théorèmes oubliés depuis le lycée. Je pensais pouvoir marcher en étudiant, étudier en avançant vers l’Est.
La réalité des chemins de traverse a été tout autre. Lorsque l’on met un pas devant l’autre, on oublie les livres, les cours et les podcast. On avance sans rien faire d’autre qu’observer la course d’un écureuil, écouter le chant des oiseaux, humer la rosée d’un réveil nuageux.
Sur les sentiers d’ailleurs je ne me suis replongée ni dans le solfège, ni dans la poésie de Rimbaud et encore moins dans les mathématiques.

Pourtant, en 700 Km de marche, de galères, d’aventures et de découvertes je n’ai pas cessé d’apprendre. D’Avsa à Prosenjakovci j’ai marché, j’ai ri, j’ai pleuré et surtout j’ai appris.

J’ai appris le monde qui m’entoure

Sur les chemins de traverse j’ai appris les odeurs. Dans la brise printanière j’ai appris la glycine qui transporte en ses fleurs le sourire de mon frère. J’ai appris l’odeur de ma transpiration lorsque le soleil me poursuit, celle de la peur lorsque je monte des sentiers à pic et glissants et celle de la pluie qui s’enferme dans ma tente le soir venue. J’ai appris le goût du lilas qui m’apporte le réconfort de ma maman et celle de la lavande qui redonne le sourire d’un été provençal. J’ai appris l’odeur de la rosée qui imbibe ma maison de toile, celle de la déforestation qui détruit mon sens de l’orientation et celle des fraisiers en fleurs qui me promet des jours gourmands.

Du matin au soir j’ai appris la musique du silence. J’ai écouté le cri de l’aigle, le chant des feuilles lorsqu’un écureuil saute de branche en branche, l’appel du chevreuil qui séduit sa belle devant moi, le son de ma voix lorsque les onomatopées s’échappent au loin à la vue de la Soča, d’un lac ou de secondes ensoleillées.
Dans le silence musical d’une nature bavarde j’ai appris à marcher sans mes écouteurs. Chopin, lui, a compris que ses notes ne dansaient dans mes oreilles que lorsque j’avais besoin d’échapper à l’agressivité des moteurs.

Chaque jour m’a appris la lenteur, celle que m’impose mon corps tordu, celle de mes genoux vissés, celle des fruits qui se laissent désirer un printemps durant et celle des vers de terres qui s’abîment la panse sur un goudron trop dur. Seule sur l’asphalte, seule dans la forêt, j’ai appris à ne pas oublier ces gestes si naturels qui ralentissent ma lenteur : plier les genoux, me baisser, prendre un escargot égaré sur une route trop longue et le remettre dans l’herbe, soulever un ver de terre affaibli et le déposer là où il pourra s’enterrer, ramasser encore et toujours ces mégots qui polluent la vue, l’eau et ce monde qui n’est pas nôtre.

Je me suis apprise

En ville j’ai appris le plaisir de quelques gouttes de mascara sur mes cils endormis. Serais-je tombé dans le stéréotype de la voyageuse qui ne sort jamais sans son maquillage ? Qu’importe ! Habillée de mon unique pantalon et de mes chaussures de marche j’ai appris que j’aime sentir des boucles d’oreilles caresser mon cou, j’aime colorer mes yeux d’un trait noir, j‘aime me sentir coquette au milieu de milliers d’inconnus dont le regard ne me verra pas. Parmi mes semblables j’ai appris à occuper l’espace des trottoirs et à les envahir de ma bonne humeur heureuse, même sous l’orage.

J’ai appris le plaisir à marcher sous la pluie, celui de devoir traverser une cascade éphémère et surtout celui de voir le soleil m’offrir un rayon au moment de monter ma tente.
J’ai appris ma faim, ma soif et la fatigue. J’ai appris à accepter l’importance d’une pause, de retirer mon sac, de m’asseoir sur un tronc plein de vies et de manger une poignée de fruits secs. J’ai appris l’importance de s’arrêter 5 minutes, le temps de souffler et de repartir. J’ai appris à prendre mon temps, celui qui recharge les batteries et redonne le sourire.

J’ai appris mon corps

J’ai appris à regarder mon corps et à reconnaître chaque grain de beauté qui le décore. J’ai appris ma peau pour ne laisser aucune tique se déguiser en tache de rousseur.
J’ai appris à écouter mon corps et ma douleur.
J’ai appris à les écouter et à les comprendre. J’ai appris être responsable : choisir un chemin plat plutôt que de partir à la recherche d’ours dans la montagne, élire domicile plusieurs jours dans un camping, revoir mon itinéraire pour ne pas tenter la douleur et surtout accepter de me laisser bercer par les bras de Morphée le temps d’une sieste, le temps de reposer mes muscles fatigués. En voyage comme ailleurs je ne peux ni tout voir, ni tout faire. Sur les chemins slovènes je n’ai pu ni tout voir, ni tout connaître. Était-ce indispensable de me balader près de Velika Planina, monter au sommet d’une montagne en téléphérique ou me baigner sous une cascade ? Après avoir parcouru près de 700 Km, il semblerait bien que non.

J’ai appris l’Humain

Sur la route j’ai appris que l’Humain, lui, n’a pas attendu de faire un voyage en solo et à pied pour apprendre à occuper l’espace. L’humain est partout. Le long des forêts il érige ses maisons, ses routes et ses entrepôts comme il joue aux legos. Alors, lorsque le sommeil arrivait au mauvais moment, lorsque je n’avais plus la force de continuer à marcher, j’ai appris à faire confiance. J’ai appris à planter ma tente au pied d’une Marie de bois et j’ai appris à accepter de dormir à la vue de tous.

Au réveil, sur les chemins de traverse et dans les villages oubliés, j’ai appris la bonté et la beauté de l’Humain. J’ai appris à offrir et recevoir des sourires silencieux, j’ai appris à accepté un fauteuil bancal et à échanger quelques mots d’une langue inconnue avec ces papis et mamis d’ailleurs.
J’ai appris qu’un verre d’eau, quelques biscuits maison ou un paquet de pâtes offerts sans rien attendre en retour sont des bonheurs infinis pour une marcheuse solitaire.

J’ai appris les larmes

J’ai appris la solitude, celle que l’on chérit lorsque les fleurs des champs attirent le sourire, lorsque qu’une biche, trop occupée à savourer quelques feuilles, oublie de sentir la présence humaine, lorsqu’on décide de faire des tours et des détours pour éviter d’user ses semelles sur du goudron.
Et puis, j’ai appris cette solitude, celle que l’on déteste lorsque la fatigue gagne les larmes, lorsque la pluie, le gris de la ville et de la vie prolongent l’ennui.
J’ai appris que le voyage en solo n’était pas toujours synonyme de rencontres et c’est tant mieux. C’est tant pis aussi.

Seule et dans le froid j’ai appris les larmes de pluie, celles que l’on retient car nos joues ne peuvent recevoir toute l’humidité du ciel.
Sous ma tente éventrée j’ai appris les larmes de fatigue, celles que l’on envoie par ondes téléphoniques à ceux que l’on aime, à celle qui, de quelques mots d’amour, sèche les peurs et l’envie d’abandonner.

J’ai appris à (m’)aimer

Chaque pas m’a appris à savourer un peu plus ce bien-être heureux, ces substances chimiques qui me font oublier le poids du sac toujours trop lourd, la fatigue, les douleurs.
Après un mois de marche et 700 Km parcourus à travers la Slovénie, je crois que je peux enfin le dire : j’ai appris à m’aimer. A m’aimer moi et mon corps imparfait. J’ai appris à aimer les vis qui permettent à mes genoux de me porter loin, ce dos tordu qui fait de mes hanches un appui parfait pour mon sac toujours trop lourd et ces poumons malades qui respirent l’air pur des montagnes slovènes. J’ai appris à m’aimer moi et cette obstination qui me pousse à ne jamais faire demi-tour, à chercher une solution coûte que coûte pour ne jamais perdre mon cap.

J’ai appris à m’aimer moi, Céline. J’ai appris à aimer mes qualités et mes défauts qui m’ont permis de traverser la Slovénie d’Ouest en Est à pied et en solitaire.

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