Traversée des Amériques en stop : bilan de 2 ans de voyage

“Rien n’est plus propice qu’un voyage pour sonder tous les aspects merveilleux de l’imprévu. »
(Jean-Raymond Boudou)

 

Il y a presque 2 ans je m’envolais vers le Chili, une fois de plus.
Dans l’avion, entre la panique irraisonnée et mes prières insensées à tous les Dieux présents, oubliés et ceux en devenir, je m’imaginais déjà écrire cet article. Deux ans de voyage, deux ans sur les routes des Amériques, du Sud au Nord, de détours en retours, perdue dans les zig-zags de lignes droites interminables.

J’imaginais cet article comme un bilan, rempli de photos plus exotiques les unes que les autres. Je voyais déjà danser des mots voyageurs pour enivrer mes yeux éblouis par tant de souvenirs : une fête nationale au Chili, l’Antarctique que j’imaginais blanche de touristes, Puerto Williams, la ville la plus australe au monde et Ushuaïa qui lui vole pourtant la vedette. Je voyais des lignes aux couleurs des baleines argentines, le désert le plus aride au monde, le goût d’épinards de cantine de ZEP de la feuille de coca, le Machu Picchu, les nuits de camping sauvage sur les routes d’ailleurs. Je voyais l’eau tourner dans tous les sens en Equateur, je voyais les plages paradisiaques du Belize, les taxis bavards de Managua et mon retour sur ces plages costariciennes qui ont injectées mes veines de bougeotte infatigable.

Alors que je survolais l’Atlantique je m’imaginais assise sous les arbres d’Alaska ou tout autre état américain : New York pour aller voir un ami caribéen ou peut-être le Wyoming pour Yellowstone, ou encore la région des Grands Lacs. Que sais-je ? Je n’avais pas encore atterri que je me projetais déjà au bout du monde. Vaine illusion …

Je sais que les voyages empruntent souvent des chemins de traverses et allègent nos sacs d’imprévus. Et puis, je m’attendais à quoi lorsque j’écrivais à tout va que ma traversée des Amériques de la Terre de Feu jusqu’en Alaska avait pour seul itinéraire le Nord et pour programme me laisser vivre ?!
Aujourd’hui, c’est sans regret et avec une fausse surprise au coin des lèvres que je fais le bilan de ces deux années de voyage.

Alors que l’hiver ressert les liens entre Hommes et cuisines à bois là-bas, ici je sens derrière moi souffler la brise des châtaigniers. Les moutons se faufilent sous mon balcon pour fêter les transhumances et un soleil frileux étire ses rayons en vue du solstice d’été. Oui, je suis de retour en France et non, je n’ai pas atteint l’Alaska. Pour être honnête, je ne suis même pas arrivée en Equateur !

Le Chili, un piège pour cœurs d’artichauts

Mon sac rempli de souvenirs heureux sur le dos et la soif remplie d’aventures, je pensais que ce voyage allait être différent. Je rêvais de quelques jours passés à Puerto Montt, le temps de retrouvailles express et de quelques empanadas. Mon cœur, lui paraissait en avoir décidé autrement !

A peine arrivée il y a eu cet ami qui, malgré la pauvreté, trouve toujours quelque chose à faire et à rire … cette famille chilienne devenue mienne grâce à quelques fourneaux de bois … les kilomètres passés à refaire le monde sous un ciel à portée de mains … les clients de mes moelleux aux chocolats dont les papilles me réclamaient … ces sourires à peines connus et pourtant déjà enivrants … les féminicides et les manifestations pour la vie des femmes … et puis, il y a eu un premier concert, puis un second. Il y a eu les repet, les soirées, l’organisation de la sortie de leur premier album (disponible gratuitement ici d’ailleurs : Cumbia e’tu Madre) et cette folle envie de les revoir encore et toujours sur scène et en coulisse (d’où mon projet avorté d’expatriation).
D’une main de maître mon cœur d’artichaut s’était emballé pour ces amitiés musicales, ces retrouvailles éphémères qui n’en seraient que plus éternelles.
Sans crier garde j’étais tombée dans le piège de Puerto Montt, une fois de plus.
Coeur d’artichaut qui tombe en chute libre vers ces amours impossibles, il m’aura fallu sept mois pour reprendre la route.

Certains « au revoir » mettent plus de temps que d’autres à s’épanouir et celui-ci avait décidé de se terrer au creux de mon rêve patagon avant de s’offrir à ces sourires que je reverrai une fois de plus, peut-être.

Entre détours et retours, le voyage d’une vie commence

C’est donc le cœur ouvert aux nouvelles rencontres que je commence mon voyage avec quelques mois de retard sur un planning qui n’existe pas. D’abord vers le Nord j’ai fait route vers une amitié aujourd’hui perdue, une de ces rencontre qui enveloppe le cœur dans d’improbables espoirs avant se se jeter d’une haut d’une falaise. Le Nord, toujours le Nord avant ces messages séducteurs, avant ce détour vers un baiser qui marquera la suite de mon épopée sudiste.

Comme une orange à peler, je profite de la Terre de haut en bas, d’est en ouest. En sens inverse je replonge dans mon addiction puertomonttine, le temps d’une maladie, d’une rencontre avec probablement les êtres les plus hypocrites du pays, de la découverte d’un hôpital où l’on meurt plus que l’on ne guérit, de concerts, encore et toujours.
Le temps de l’attendre j’ai pris ma dose de Pacifique et d’empanadas. Le temps de l’attendre, j’ai continué à rêver du reste du voyage.

Elle est arrivée avec le printemps. Ensemble nous avons partagé nos rêves : lui faire découvrir mon chez moi patagon, descendre la Carretera Austral en sac à dos, sans programme et avec pour seul itinéraire le Sud (voir notre carnet de voyage sur la Carretera Austral en famille). Un mois de voyage, de partage, de rires et de pluie avec ma mère. Un mois pour me sevrer, enfin, de Puerto Montt, de son Pacifique et de ses empanadas.

Arrivés à l’heure des « au revoir », elle a reprit son envol vers l’est. Moi, j’ai pris le bateau vers le Sud. Le voyage continuait, sans elle, toujours avec lui.

En quelques fjords, me voilà à Puerto Williams, la ville la plus australe au monde. Là où lorsqu’on te vole un vélo, on te le rend le lendemain, là où les donuts ont le goût de pain, là où le pain a le goût de donuts. Là où l’aventure commence.
En sentant la brise antarctique frôler mes rêves de curiosité, ma décision est prise : je n’irai pas plus au Sud.
A quoi bon tacher de mes rêves ce blanc qui disparaît petit à petit ? (je vous invite à lire cet article sur les effets du tourisme en Antarctique)
Première d’une longue réflexion sur mon voyage, premier changement de programme dans ce rêve indéfini, c’est sans regret que je remets à une autre vie mon envie de blancheur polaire.

Puerto Williams, la ville la plus australe au monde. Là où mon itinéraire ne sera qu’un : le Nord !

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Sur la route des Nords

Terre de Feu, Terre de vent, Terre d’aventures et de rencontres. Plongée dans une rêverie permanente je lève le pouce à ce voyage tant attendu.
Sur la route des possibles j’ai appris la vitesse, la sympathie des douaniers argentins, le maté, l’attente et le froid. J’ai essayé de comprendre les lignes droites, l’Atlantique, la corruption, la vie routière et l’accent de l’Est. En fonçant blottie contre ma ceinture de sécurité j’ai rêvé de Buenos Aires, de retrouvailles et de bière bien fraîche. Pourtant, malgré l’amitié familiale qui m’attendait au port, les sifflements harceleurs et le camping peri-urbain ont eu raison de moi et j’ai tourné ma boussole vers l’Ouest. De la Pampa à l’échange de piment, j’ai savouré des tranches de vie, apprécié la lenteur du voyage en stop, fêté Noël en camping et changé d’année en regardant un Argentin faire le salut nazi pour communiquer avec des Allemands.

Sur la route des possibles j’ai roulé à 170 dans un désert où on meurt de soif, ri à gorge déployée, reçu une Bible et une nuit d’hôtel en cadeau de générosité et mangé de la confiture trois fois par jour. Le pouce en l’air je suis arrivée dans un autre monde, un monde tellement hors système qu’il s’est enlisé dans le rouages de la société actuelle, un monde d’araignées aussi grosses que ma main, d’eau blanche et d’incompréhension culturelle. Entre ici et nulle part j’ai appris la sécurité de ma tente, oublié les dangers de villes trop grandes, trop oppressantes pour une anciennes citadine reconvertie à l’amour du silence.

Sur la route des possibles je suis passée par Mars en voiture de luxe, je me suis couchée à l’arrière d’une camionnette et lui ai donné la main en pensant que notre opéra itinérante allait se terminer en petits morceaux. Des murs délabrés, des maisons abandonnés, cette Terre que l’on imbibe d’acide, les détours et retours ici et là ont marqué quelques passages frontières. Un désert disneylandien, des retrouvailles culinaires franco-libanaises, un arrêt industriel et ce sable sans fin, sans soif nous ont accompagné ici et là. Entre rues sinistres et guichets automatiques j’ai essayé de comprendre la prostitution, l’immigration, le racisme envers ces êtres qui n’ont de tort que celui d’être né du côté socialiste de la frontière. Partout où je vais le nationalise est présent : un match de foot, le combat pour un accès à la mer, des hymnes scolaires aux nationales sans chanter celes pour l’univers, il y a toujours une raison pour détester l’autre. Qui ça ? Qu’importe s’il n’est pas exactement comme nous, s’il ne parle pas comme nous, s’il ne mange pas comme nous ! Qu’importe s’il vient de l’autre côté de la frontière, du côté libéraliste, capitaliste et non altruiste.

Sur la route des possibles mon pouce s’est abaissé. Le vol d’un emploi, mes idéaux qui se seront envolés vers l’au-delà, l’incompréhension politique, le rejet de mon mode de voyage ont été quelques étapes de mon passage à Samaipata, Bolivie. Là, j’ai compris. J’ai compris l’absurdité de mon voyage, de mes rêves et de mon égoïsme. Là, j’ai rempli mon sac de questions touristiques, d’avenir et de pourquoi. Là, j’ai découvert sa maladie. J’ai découvert que le voyage ne se ferait plus à deux mais à plusieurs, à trop : Lui, moi et ses traumatismes, ses démons, ses cauchemars et ses peurs. Lui, moi et sa dépression qu’il saura vaincre, un jour, je le sais.

Sur la route des possibles la pauvreté nous a frappés, au cœur, aux idéaux. Impossible de lever le pouce dans un pays où, le soir venu, des enfants mendient. Impossible de vendre de l’artisanat là où des femmes vendent des chewing-gum à l’unité et te remercient 10 fois d’en avoir acheté pour l’équivalent d’1€. Impossible de se sentir à l’aise au bord d’un lac où l’on écoute du reggae et où l’on te parle anglais. Impossible de continuer la route sans penser à eux, à nous, au monde que l’on traverse du sud au nord, d’est en ouest, à ce monde que nous ne connaissons qu’à partir du moment où nous l’affrontons de vive voix, les yeux grands ouverts et la bouche sidérée.

Trois mois en Bolivie, trois mois de lectures politiques, de débats, de remise en question. Trois mois nécessaires pour comprendre et accepter que le tourisme ne nous convient pas, plus. Trois mois pour se décider à mettre sur pied un projet de voyage, un projet d’échanges et de dons de soi, de temps, de rires. Trois mois pour savoir que nous ne changerons pas le monde, nous n’apporterons aucune recette miracle aux injustices et au manque d’humanité mais trois mois pour réfléchir à ces moments que nous voulons offrir en échange d’un sourire.
Ces trois mois n’ont pas suffi à mettre sur pied le projet mais, la graine du mal-être du voyageur s’est semée en nous. A partir de nos premiers instants en Bolivie nous avons compris que nous devrons faire une pause, ici ou là, pour revoir notre itinéraire et notre façon de vivre en voyageant, de voyager en vivant nos rêves.

Malgré tout, ces trois mois nous ont offert des paysages à couper le souffle, des volcans aux noms de desserts italiens, des soupes de tripes et le renforcement de mon végétarianisme, des sourires discrets et des conversations improbables. En Bolivie j’ai appris la peur du bus, la conviction des Jésuites, la beauté du syncrétisme religieux, la Pachamama, le Carnaval, les drôles de Chewbacca danseurs et les fruits tropicaux. En Bolivie j’ai développé mon amour pour les marchés, les avocats, les villages endormis, la pluie d’été. En Bolivie, je suis tombée amoureuse mille et une fois, de mille et une vues, de mille et une bestiole, de mille et une plantes.

 

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Sur la route des possibles tout est devenu possible, sauf peut-être, mener à bien ce rêve si personnel, si égoïste, si beau

Après la Bolivie nous avons repris vers l’Ouest. Le Pérou : le rêve d’un retour, le rêve de couleurs, de cochons d’inde frits, de volontariats utiles. Pourtant, ici aussi nous avons alourdis nos sacs de questions : payer pour travailler dans un hostal ? payer pour offrir notre temps ? Est-ce que cette Terre si orange avait arrêté de tourner ?
Temple du tourisme de masse, Cusco nous a offert le bouquet final de nos interrogations : un musicien que l’on fait taire car sa musique gratuite dérange (les pigeons peut-être?), l’harcèlement des racoleurs touristiques, un couple d’Australien qui nous assure que 2.5€ pour un café, c’est vraiment pas cher, nos colocataires d’auberge qui engueulent les boulangers qui refusent de leur donner du pain lors de leur quête journalière.
Pérou, dans quel monde vis-tu ? Où est la place du touriste, des libertés, des échanges interculturels, des cultures locales ? Pérou, toi qui m’avais offert de merveilleux souvenirs dans le Nord, en Amazonie, en bateau, dans tes parcs naturels, pourquoi es-tu si différent dans le Sud ?

Malgré la déception, je profite des rencontres non pas avec les humains mais avec les lieux qui entourent le nombril du monde. Sans agence, je parcours quelques lieux plus ou moins connus. Face à tout ce tourisme de masse je me renseigne sur l’attraction principale de la région : le Machu Picchu. La privatisation du train le plus cher au monde, la construction d’un aéroport inutile, e nom respect des consignes données par l’ONU pour préserver le site … Ai-je vraiment envie d’envoyer valser une fois de plus mes idéaux pour aller voir des vieilles pierres qui ne m’intéressent pas vraiment ? Une fois de plus je remets à une prochaine vie la visite d’un lieu rêvé pour découvrir de petits secrets hors des sentiers battus (voir mon article « Décider de ne pas aller au Machu Picchu, un choix responsable« )

Le tourisme de masse auquel je ne veux pas participer, des interrogations qui débordent de mon sac à dos depuis quelques semaines, mon envie de réinventer mon voyage et cette annonce facebookéenne : de très bons amis de Puerto Montt sortent un nouvel album…
Sur la route des possibles il ne m’en faudra pas plus pour retourner, dans le sud, une fois de plus.

Traverser le Chili sur près de 4000 Km pour assister à un concert et, surtout, pour une dernière session d’au revoir et d’empanadas. Après la sortie de l’album, je m’envolerai vers la France, une fois de plus.

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Un retour indéterminé

Dans l’avion, entre la panique irraisonnée et mes prières insensées à tous les Dieux présents, oubliés et ceux en devenir, je repense à tous ces moments partagés.

Deux ans de voyage, quelques mois passés à ancrer mes racines dans le cœur d’amis éternels, des rencontres amoureuses, parfois éphémères, des heures d’attente, des nuits d’étoiles, des lendemains éternels.
Sans regret, je tourne la page de cette traversée des Amériques en stop, peut-être pour toujours, peut-être jusqu’à demain seulement. Le sourire aux lèvres je me penche aujourd’hui sur d’autres projets personnels, professionnels, de mots et d’articles.

Loin de l’article que j’imaginais en survolant l’Atlantique, je souris en écrivant ici chaque mot de ce voyage improbable, rempli de rêves et d’amours.

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9 réflexions sur “Traversée des Amériques en stop : bilan de 2 ans de voyage

  1. Deux voyages , un en Alaska, où je rêvais d’aller à Barrow, ville la plus au nord du continent américain …
    Parce que 20 ans plus tôt , j’avais rêve d’ushuaia et j’y étais allé.

    La vie est longue…

    Aimé par 1 personne

    • J’espère un jour atteindre l’Alaska, en voyageant à mon rythme, lentement mais sûrement. J’imagine que cette région est magnifique et a quelques airs de Patagonie, non ?

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  2. Pingback: Mes voyages et moi … | – Voyages d'une plume –

    • Merci beaucoup pour ton commentaire 🙂
      J’essaie toujours d’écrire avec le cœur et un énorme sourire pour partager avec mes lecteurs mon amour pour les voyages !

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  3. Pingback: Du courage ! | – Voyages d'une plume –

  4. Un très joli article, un très joli bilan ! On a toujours notre idée du voyage, et puis finalement une fois sur la route les choses changent… et c’est très bien comme cela. Il faut savoir suivre son cœur et son instinct, et c’est ce que tu fais… Je te souhaite plein de belles choses pour la suite !

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  5. Pingback: Slow travel : ode à la lenteur en voyage | – Voyages d'une plume –

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