Argentine : chronique d’une rupture annoncée

Don Juan nous a appris à ne pas nous retourner, que l’on revienne des Enfers ou d’un paradis heureux. Alors, sans offrir à nos souvenirs un dernier regard aux Dents de Navarin, nous avons pris le large. Nous avons traversé le canal de Beagle le sourire au rêve, laissant derrière nous les derniers jours d’un bonheur absolu. Sans le savoir, nous foncions, tête baissée vers les dents de scie d’un amour aussi beau qu’impossible.

Le continent était là, à 30 minutes à peine de notre bout du monde. Si nous avions su que les lignes droites de Patagonie découperaient nos cœurs amoureux, nous aurions sûrement étiré nos rêves encore quelques jours. Nous aurions prolongé notre séjour sous cette tente trop petite, rempli nos estomacs de pain au goût de beignet et essayé d’apprivoiser Martin, le pêcheur aux plumes électriques. Mais, ce qu’il y a de beau, en voyage comme en amour, c’est de ne pas savoir de quoi demain sera fait. Ce qu’il y a de beau, en Patagonie comme en amour, ce sont ces souvenirs que j’ai gravé dans le silence de mon petit cœur d’artichaut.

Si je ne t’ai jamais raconté l’Argentine, c’est parce qu’elle est la chronique d’une rupture annoncée. Si je ne t’ai pas raconté cette traversée rythmée de rires et de larmes, c’est que j’avais peur de déballer les souvenirs trop lourds d’une relation à trois, Lui, moi et la maladie. Si je ne t’ai pas raconté cet amour d’ailleurs, j’ai partagé avec toi, l’aventure d’un « au revoir ».

Un jour de pluie d’une année pandémique, j’ai reçu le livre Patagonie route 203. Blottie sous mon plaid, bien installée à 10000 km des routes qui m’ont vue l’aimer, j’ai plongé le cœur le premier dans cette histoire d’amour et de poussière. Ligne après ligne, j’ai senti l’envie de parcourir, une dernière fois, les lignes droites du Sud de l’Argentine. Entre les mots d’Eduardo Fernando Varela et mes souvenirs engourdis, je t’invite à traverser l’Argentine en stop.

La route traversait la steppe et s’étendait comme un trait sinueux entre collines et vallées, puis montait et descendait par les flancs si bien que la ligne de l’horizon s’inclinait, restant dans cette position pendant des kilomètres comme si elle flottait dans l’air.

Eduardo Fernando Varela, Patagonie route 203
Street art, San Juan Capital, Argentine

Un départ nommé Ushuaia

Trois minutes et demi à Ushuaia nous auront suffi pour regretter Puerto Williams.
Un regard aura suffi pour que nous décidions de fuir cette ville trop chère, trop touristique et trop peuplée.
Une douche aura suffi pour reprendre nos sacs trop lourds et marcher en direction du Parc de la Terre de Feu.
Trois jours dans ce parc de fin du monde, ne suffiront jamais.

Comme des enfants perdus au milieu de sentiers balisés, nous avons déplacé les frontières, marché à la recherche de castors et refait le monde. Comme des gourmands mal préparés, nous avons mangé du riz à la confiture et à l’avocat, matin, midi et soir. Comme des amoureux que rien n’aurait pu arrêter, nous avons profité de chaque minute pour nous aimer, encore un peu. Comme des voyageurs aimants, nous avons savouré chaque seconde de répit volée à la maladie.

Un rêve capital

Cet interlude de bonheur savouré, nous avons levé les pouces, direction Buenos Aires. Nous avions 4 jours pour parcourir les 3000 km qui séparent le bout du monde de la capitale. Une folie motivée par l’amitié. Un projet quasiment absurde animé par l’envie de les revoir, une dernière fois. Après tout, si l’on ne traverse pas des pays par amour(s), pourquoi le ferait-on ?

Lui, c’est par amour qu’il a accepté cette idée folle d’enchaîner voitures et camions. Moi, c’est par amour que lui ai parlé de ma famille Nomade. Ensemble, c’est l’amour qui nous a fait tenir dans ce voyage aussi beau qu’impossible. Sans cet amour, nous aurions peut-être compris que l’Argentine, c’est une chronique des plans foireux annoncés.

Au loin, confondu avec le paysage, le camion roulait en oscillant à un rythme qui semblait sourdre des profondeurs de la planète. Les courbes molles du terrain lui donnaient des allures de serpent paresseux et, plus qu’un déplacement, c’était un glissement, une reptation liquide sur la surface inclinée.

Eduardo Fernando Varela, Patagonie route 203
Street art San Juan Capital, Argentine

Une ligne toujours droite

Faire du stop en Argentine, c’est aussi simple que de succomber à une bonne raclette. On lève le pouce, on sourit, et avant même que les zygomatiques n’aient fini de s’étirer, un véhicule s’arrête. En Terre de Feu, on enchaîne les voitures et les souvenirs. Eux, vont escalader, lui, nous invite à manger une « tarte au sucre » et lui nous oblige à prendre la pose sur un parking en travaux. Avec elle, lui et eux, nous suivons la seule direction possible : tout droit.

En voiture, on sourit, on raconte la Patagonie avec Elle, on chante Puerto Williams et on compare nos accents.
On rit, on vit, on s’aime.

En camion et à pied, on traverse les frontières, quatre fois. On répond aux questions des douaniers chiliens et on se retient de taper la bise à ceux du pays voisin. Entre deux contrôles, on se demande comment les habitants de ces terres australes peuvent être si différents ? Est-ce que sans les Andes, Chiliens et Argentins seraient frères de rires et de maté ? Nous avons à peine le temps de dessiner les contours d’un monde sans frontière, qu’une voiture s’arrête.

Il va à Buenos Aires. Nous aussi. Il compte y être le lendemain. Je calcule rapidement le nombre de kilomètres à parcourir, analyse les risques encourus, me demande s’il envisage de dormir et ce qu’on va bien pouvoir manger et j’attache ma ceinture. Les questions restent sur le bord de la route, nous, on file. Buenos Aires, nous voilà !

À plus de 130 km/h sur une route pleine de nids de poules, qu’est-ce qui pourrait nous arriver ?
Rien.
Ou presque.
Ou alors un bond qui m’a valu un coup sur la tête et qui a complètement défoncé le système de direction de la Peugeot 308. La voiture ne roule plus très droit. Nos rires non plus.
On s’arrête au prochain garage et advienne que pourra. Buenos Aires, attend-nous !

Il s’avait qu’à tout moment des problèmes pouvaient surgir, mais insouciant du risque il jouissait de cette vie incertaine et anonyme, au bord de l’illégalité. Il flottait au-dessus des vastes étendues désertes qui dissolvaient son existence, mêlant son passé à la poussière et au vent, effaçant jusqu’à son nom.

Eduardo Fernando Varela, Patagonie route 203
Street Art, Capitale de San Juan, Argentine

Un chargement de rencontres

Après ce changement de vitesse, les aventures se sont enchaînées à une rythme effréné. Dans mes souvenirs, les routiers se mélangent, leurs histoires aussi. Les noms de villes s’ordonnent dans une logique qui défie toutes les cartes du monde. Pourtant, chaque souvenir est clair, limpide, à sa place et heureux. Ou presque.

Avant le début de la fin, il y a eu ces douaniers argentins qui nous ont proposé de dormir dans leur salle de repos. Timides, nous avions hésité à sortir nos sacs de couchages.
Un thé, un « au revoir » et nous reprenions la route.
Encore une fois.

Ce qu’il y a de bien dans ces bouts du monde, c’est que des routes, il y en a peu. Elles suivent des lignes dessinées par une équerre tordue et tranchent les déserts en parts égales. D’un côté l’infini, de l’autre aussi.

Assise sur le fauteuil passager, je prie régulièrement les Dieux des nids de poule, des animaux qui traversent sans regarder et des buissons abandonnés. Je ris, toujours trop fort et j’évite les regards plongeant des routiers sans pudeur.
Assis sur la banquette du milieu, il laisse la peur s’inviter dans notre voyage à deux. À trois. À quatre. Lui, moi, la maladie et la jalousie.

L’éternité d’un paysage unique

Jusqu’à Bahia Blanca, nous avons roulé dans la poussière et les souvenirs de routiers. Nous avons découvert le luxe de la cabine d’un métalleux-fan de cumbia et rêvé d’investir dans un semi-remorque.
Aux stations essence, nous appris les négoces camionneurs-prostituées, les amours de passage et les relations de banquettes trop petites. Mariés, pères de famille, amoureux ou amants, ils nous ont raconté leur mariage, leur fille à qui ils auraient aimé dire « je t’aime » avant de les expulser de leur vie, leur combat contre le racisme et leurs virées dans des clubs échangistes.
Dans le tohu-bohu de leur cabine, ils ont partagé leurs salades de fruit, un maté et les photos de celle(s) restée(s) au port.
Sous le soleil patagon, nous avons versé des larmes de peur, d’incompréhension, de doute et de colère contre cette maladie qui détruisait chaque cellule de notre amour.

Marins de la terre ferme, les routiers embarquent dans leurs voyages, leurs rêves, leurs espoirs et les dettes à éponger. Jour et nuit, ils traversent le pays. Dans la solitude patagone, ils recueillent les auto-stoppeurs d’un jour, rient de la corruption sans vergogne de leurs représentants et transportent toute l’absurdité d’un système capitaliste mal huilé.

Il était enfermé dans la cabine encombrée de vêtements éparpillés, livres, bouteilles de bière, thermos de café, cassettes de musique, bouts de cartes déchirées qu’il devait assembler comme les pièces d’un puzzle pour consulter l’itinéraire, photographies personnelles collées sur la paroi de la cabine et objets d’artisanat en bois peint qui pendaient du plafond comme privés de la force de gravité.

Eduardo Fernando Varela, Patagonie route 203
Street Art, Capitale, Etat de San Juan, Argentine

Jusqu’à Bahia Blanca nous avons longé l’Océan. L’Atlantique.
Pendant que Lui, y glissait ses pieds frileux pour la première fois, moi, je le remplissais de larmes d’impuissances. Sur les plages de sable et de galets, nous avons essayé de retenir le temps, d’effacer le passé et de rêver notre présent. Dans les villes du bout du monde, nous avons cru pouvoir continuer le voyage à deux, sans elle, sans cette maladie qui remplissait nos sacs toujours trop lourds.

D’un bout l’autre de la Patagonie, nous avons fait la course avec des nandous, ri aux farces des guanacos et dormi là où le « rien » devient réel.
Lui, qui n’avait jamais voyagé, a appris la lenteur. Moi, j’ai redécouvert qu’avec ou sans décolleté, une femme reste pour beaucoup un bout de viande sur pattes. Ensemble, nous avons fui un routier hurleur et échangé des regards désespérés face à un testicule baladeur.

Bahia Blanca : tout le monde change de cap

Si je retiens le nom de Bahia Blanca, c’est que cette ville a chamboulé tous nos plans.

Arrivés sous la lune dans une station essence pleine de vie, nos rêves de Buenos Aires ont pris la route. Seuls.
Nous avons hésité un instant à planter la tente sur un parking bondé. Puis, nous avons troqué le doute contre la direction d’un motel. Ces hébergements sont principalement destinés aux siestes crapuleuses de couples interdits. Difficile d’imaginer qu’on nous en refuse l’accès. Pourtant, c’est ce qui est arrivé. À croire que les lits bruyants ne sont pas assez grands pour notre relation à quatre.
Plutôt que de nous louer une chambre, le gérant nous a donné une mauvaise direction. Nous avons marché le long de la route, de nuit, sans jamais trouver l’hôtel qu’il nous avait promis. Entre l’orage et une station service déserte, nous avons planté notre toit de toile. Encore une fois.

Au réveil, nous avons étalé notre carte d’Amérique du Sud. Il ne nous restait que 600 kilomètres à parcourir pour les revoir, une broutille. Il ne nous restait que quelques heures pour arriver avant le décollage, une folie. Si l’amitié pousse à traverser des pays, la raison aide parfois à prendre de bonnes décisions.
Buenos Aires, ne nous en veut pas !

Sans trop savoir pourquoi, nos pouce se sont levé en direction de Cordoba. En quelques voitures nous étions en plein milieu de la Pampa Seca, un grand rien entouré de vide. Un néant terrestre, une traversée de champs secs. Entre les échanges de piments, l’apprentissage de dialectes nouveaux et la redécouverte des calendriers de routiers aussi vulgaires que mal imprimés, nous avons passé le trajet à rire, à vivre, à nous aimer. Il ne nous fallait pas plus que quelques rencontres pour oublier la déception d’un « au revoir » impossible et reprendre le goût de la route. Il ne nous fallait pas plus qu’un changement de cap pour essayer d’oublier la maladie et la jalousie sur le bord de la route.

Combien vaut un kilo d’histoire authentique, Parker ? Ca n’a pas de prix, mais les gens ne comprennent pas.

Eduardo Fernando Varela, Patagonie route 203
Street Art, Capitale de San Juan, Argentine

Des frontières solitaires

Après un volontariat avorté, nous poursuivons la découverte de l’Argentine au rythme des excès de vitesse.

Faire du stop dans cette Argentine c’est aussi compliqué que de résister à une raclette. On lève le pouce mais personne ne passe. Les camions n’ont pas vraiment de raison de s’aventurer dans les déserts de l’Ouest. Les particuliers, eux, sont déjà bien installés pour passer le nouvel an en famille.

À la frontière de deux Etats, nous pensons à nos réserves d’eau qui disparaissent sous un soleil de plomb. Dans mon haut de maillot de bain, je pense au duel jalousie-maladie qu’il vit dans son cœur. Je me demande laquelle des deux réussira à m’éjecter de sa vie en premier.
Puis, comme sorti de nulle part, un prof de math s’arrête. Il roule vite, trop vite. Il nous explique qu’il arrive de Buenos Aires. Il a roulé 1000 km sans pause et sans l’intention d’en faire jusqu’à mettre les pieds sous la table de ses parents. On trace. Les lignes infinies raccourcissent. Nos sourires s’étirent. Le compteur monte, les rires explosent et les légendes du désert font revivre les morts. Dans ces contrées sèches et oubliées, les esprits vivent dans les mots des conteurs d’un jour.

Dans quelques heures, l’année changera. Arrêtés à 12 km de la ville, les ventres chantant, nous envisageons de planter la tente sur un périph, nous faisons une rencontre improbable. Encore une fois : un chrétien qui nous enferme chez lui le temps de pousser sa camionnette ; un trajet nocturne jusqu’au centre-ville ; des souvenirs de migrants plus ou moins en règle et une nuit offerte en auberge de jeunesse. Entre les deux bibles qu’il nous offre sans même nous parler de son Dieu, il glisse quelques billets pour le cidre.
L’Argentine se finie comme elle a commencé, dans une région du bout du monde, des étoiles plein les yeux et l’amour plein le cœur.

La fin d’un voyage

Avant de traverser la frontière pour le Chili, je crois que nous avions tous les deux compris que la maladie serait plus forte que notre amour. Avant de rentrer au pays, j’avais compris que l’amour ne peut pas effacer les traumatismes passés. Avant de reprendre la route, il avait compris que tout l’amour qu’il a pu m’offrir ne suffirait jamais à panser ses blessures.

Il était temps pour nous de poursuivre nos rêves d’ailleurs en sachant que ni les lignes droites de Patagonie, ni les déserts du Nord ne pourraient retenir la fin du voyage.

Entre l’Atlantique et la cordillère, nous avons semé des miettes de nous, de rire, de joie et de peurs. Nous avons parcouru ce pays sans le voir. Nous avons suivi ses routes au rythme des rencontres. Les routiers, l’ancien flic accidenté, la mère fière de sa fille, l’étudiant, l’amoureux et le chef d’entreprises ont transformé notre traversée en conte de bonheur(s).

À San Juan, on nous avait prévenu : traverser la frontière en stop c’est décider de mourir. Assis à l’arrière d’un pick-up trop rapide, nos mains ne se lâchent plus. À chaque virage, nous nous regardons et nous répétons que si nous devions mourir dans ce désert nous aurions au moins eu la chance de vivre un amour aussi intense que fugace. Dans la peur de voir le voyage s’arrêter, la maladie et la jalousie nous ont laissé quelques instants de répit. Entre les rires, le vent et les « je t’aime » paniqués, nous avons vu défiler les paysages d’une Argentine abandonnée.

Le pick-up s’est arrêté.
J’ai vu de la peur dans ses yeux.
Le conducteur s’est approché.
Il nous a offert un sandwich.

Nous avons traversé la frontière à l’heure où elle ferme. Nous avons terminé ce voyage en stop dans les plus beaux paysages du Nord. Nous sommes arrivés dans la Vallée de l’Elqui, chez moi. En traversant une dernière fois la frontière, nous pensions avoir abandonné à tout jamais la jalousie et la maladie. De ce côté de la frontière, nous pensions que notre amour allait pouvoir reprendre son souffle, au moins le temps d’un voyage éphémère. Ce que l’on ne savait pas, c’est que ce voyage nous l’avions commencé à quatre et que je le terminerais seule. Sans Lui, sans la maladie, sans la jalousie.

Tous deux savaient déjà, sans cesser de se toucher, qu’ils vivaient les derniers instants de leur éphémère histoire d’amour. Une ultime étreinte et chacun regagnerait son propre monde.

Eduardo Fernando Varela, Patagonie route 203
Street art dans les rues de San Juan capitale, Argentine

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