La Vallée du Côa : entre thérapie et découvertes

«  Le courage n’est pas, il me semble, l’absence de peur, mais plutôt la capacité de l’affronter. De dépasser ses peurs, réaliser les choses malgré elles.  »
Julian

Et si le voyage était une thérapie ? Et si l’on pouvait partir le sac rempli de problèmes à disperser le long du chemin ? Et si l’on pouvait partir le cœur chargé de mauvais souvenirs à troquer contre des sourires inconnus ? Et si le voyage pouvait guérir les peines et faire fleurir les rêves ?

Après ma traversée de la Slovénie à pied et en solo (vous pouvez lire ici tous les articles de cette folle aventure) j’ai eu envie de plus. J’ai eu envie de continuer l’aventure, ailleurs. Seule sur des chemins inconnus j’avais vaincu plus d’une peur. Seule avec moi-même j’ai réussi à marcher malgré l’arthrose, des vis dans les tibias et un dos tout tordu. Seule avec ma fatigue, j’ai appris à bivouaquer sans personne. Seule, le Cap à l’Est, j’ai appris tellement de choses que je me suis sentie invincible (ou presque).
Alors, seule, je suis partie à l’Ouest.

Une micro-aventure en solo …

Pour me rapprocher de mon père hospitalisé je suis rentrée « chez moi », de l’autre côté de la frontière. Une micro-aventure de quelques jours dans ce pays qui coule dans mes veines, un trek en solitaire pour battre les sentiers que tant d’autres ont foulé avant moi.

Avec mon sac toujours trop lourd, j’ai pris le bus jusque Guarda, la plus haute ville du Portugal.
J’aime bien parler d’elle en lui donnant son titre. Quand je ferme les yeux et que j’entends à quelle point elle est haute, je l’imagine dominant fièrement le pays. Je l’imagine inaccessible. Une forteresse qui protégerait l’espoir de voir revivre le roi Dom Sebastião et qui alerterait tous les paysans, étudiants, rêveurs et marcheurs du coin d’une invasion espagnole. Puis, quand j’ouvre les yeux je regarde au loin et souris à sa tour, son château et sa cathédrale. Je souris à ses 1056 m d’altitude. Je souris en maudissant mon sac toujours trop lourd lorsque 3 Km de côte me séparent de mon hébergement.

Un café à 60 cts, des sourires, des graines de lupin et une chaleur à couper le souffle. Je suis là, sur la place de la ville et je regarde une dernière fois mon itinéraire.

… et « chez moi »

Muizela
Badamalos
Porto de Ovelha
Jardo
Almeida

Je récite ces noms que je connais par cœur. Je revis les souvenirs de mon Portugal des temps anciens. Pas besoin de photos ou d’article de blog pour revivre l’immense marché de Pinhel, les heures passées à jouer dans le Côa, le lavoir où les femmes descendaient laver le linge, le camion du boulanger, celui du boucher et du fromager, les bonbons Sugus et notre âne qui descendait nos valises remplies de jouets jusqu’à la rivière. Les yeux plongés dans mes souvenirs d’enfance j’entends mon père me parler de l’insouciance des villages, des vaches à traire, des champs à cultiver.
Demain, je marcherai sur ses pas, sans animal à aller chercher, sans petits pois à écosser.
Demain je prendrai le train jusqu’à Soito, je marcherai 12 Km et j’arriverai à la source du Côa.

Ou pas.

Arbre dans la campagne du Portugal

Le train est là, les passagers parlent du repas du midi, du soir et des jours à venir. Par la fenêtre défilent des paysages connus. Le haut-parleur, lui, annonce des gares dont j’ignorais l’existence. La dernière fois que j’ai pris le train au Portugal je devais avoir une dizaine d’années. Les gares n’avaient pas encore fermées. Les minutes défilent et je ne reconnais aucun nom. Où sont passez les villages de mon enfance ?

Mon sourire tend vers le bas. Un bref coup d’œil à mon GPS et je ne sais si je dois rire ou pleurer : il y a deux Soito au Portugal. Le premier est à 12 Km du Côa et celui où je descends à 150 Km.

Un demi-tour express et me voilà en route pour Guarda. Nouveau sourire en pensant à la ville la plus haute du Portugal. Nouvelle sueur en grimpant les 3 Km qui me séparent de mon nouveau logement pour la nuit.
Un café à 60 cts, des sourires, des graines de lupin et une chaleur à couper le souffle. Je suis là, sur la place de la ville et je réinvente mon itinéraire. Pour me rendre au Km 0 de la Grande Rota do Vale do Côa il n’y a ni bus ni train. Je pourrais faire du stop mais je connais trop bien les routes esseulées d’une région dépeuplée. Je pourrais marcher les 50 Km qui me séparent de la source du Côa mais je n’en ai pas envie. Alors, les yeux plongés dans mes souvenirs d’enfance je repense à ce qui m’a amené ici : l’odeur du Côa.

Les eaux de la rivière Côa, Portugal

Lors de mon week-end express au Portugal je me suis arrêtée au bord de la rivière. Face au vieux pont les rires des enfants se sont éteints il y a bien longtemps. La nature a repris ses droits sur notre plage aux mille et un jouets. Les machines à laver ont remplacé les potins du lavoir. Seule l’odeur est restée. Fidèle à elle même elle a versé sur ma joue la saudade des temps anciens, la saudade d’un futur meilleur. Une inspiration a suffit pour me plonger dans les souvenirs heureux, dans cette envie de renouer avec mes racines égarées.
Alors, pourquoi partir de la source du Côa ? Pourquoi pas partir de Miuzela, la gare la plus proche de mon village ? Miuzela : c’est là que ma mère nous amenait pour boire un soda. Pour accéder au trésor gazeux il nous fallait rire, jouer et sourire à travers champs. Les kilomètres nous épuisaient mais la promesse d’une boisson fraîche nous rendait invincibles.
C’est décidé : c’est de ce village que je partirai.

Arrivée à Miuzela je pensais dévorer les kilomètres.
Arrivée à Miuzela j’ai sentie le poids du passé alourdir mon sac toujours trop lourd. Sur les pavés, le goudron et la terre j’ai senti mes pieds faire marche-arrière. Je voulais avancer, (re)découvrir ce Portugal qui a tellement changé. Je voulais arrêter le temps et ne rien faire d’autre qu’admirer ce Portugal qui n’a jamais changé.

Au rythme de la lenteur j’ai mis un pied devant l’autre.

Miuzela
Badamalos
Porto de Ovelha
Malhada
Jardo…

C’est le long du Côa que ma famille s’est construite. Sur ces sentiers rares sont les touristes qui viennent user leurs semelles. Pourtant, ces sentiers ont été battus par des générations entières d’agriculteurs, de contrebandiers, de rêveurs, d’amoureux à la recherche d’un paradis secret. Ces sentiers ne figurent pas dans les guides de voyage. Ah quoi bon ? Ici tout le monde les connait, les anciens savent à qui appartient le champs que je traverse, qui a planté cet olivier oublié et construit ce puits asséché.

Au rythme de la saudade je sens mon cœur se gonfler, pleurer. Seule, je traverse des champs abandonnés, des puits rouillés, des plages qui ne connaîtront peut-être plus jamais les rires des enfants au mille et un jouets. Où est passé le Portugal des ânes, des charrettes, des draps qu’on lave dans la rivière, des camions boulangers, bouchers et fromagers ?

Cela fait bien longtemps que mon Portugal a disparu, mais, seule sur ces chemins de traverse je ne peux que rêver de le voir renaître de ses cendres. C’est cela, la saudade.

Sur le sentier de la Grande Rota do Côa, Portugal

Après une nuit au bord de la rivière, je reprends ma route. Je découvre des sentiers dont on m’avait parlé mais que je n’avais jamais pris le temps de découvrir. Je découvre des chemins dont personne ne m’a jamais parlé. Je traverse des villages, longe des barrages et reste seule dans le silence d’une région désertée.

Dans la Vallée du Côa la légende de l’Eldorado fait rage. A l’ombre d’un chêne liège les jeunes partent pour une vie meilleure. La cité d’or n’est ni au Pérou ni en Colombie. Elle est à Lisbonne, Porto, en Espagne ou en France. Elle est là où l’on a un cousin, le frère d’un voisin, l’ami du petit-fils de l’arrière-grand-tante de sa mère qui a « réussi ». Elle est là où le travail existe, où le salaire dépasse les 500€. Mais, en France, en Espagne, à Porto ou à Lisbonne la cité d’or a ses limites. Alors, les retraités reviennent car ils ont toujours su que l’herbe était bien verte chez eux. Puis, certains jeunes aussi viennent fonder une famille là où leurs enfants peuvent jouer jusqu’au coucher de la lune dans les ruelles où le mal n’existe pas.

Malgré ces retours, je ne croise personne. Ni retraités, ni enfants, ni le camion du boulanger. Je marche seule. Seule avec souvenirs joyeux, avec mon enfance passée, avec mes peurs et mes pleurs.
Chaque jour je calcule les distances à parcourir pour dormir au bord de la rivière, près d’une route ou d’un pont.
Chaque jour je regarde l’application qui m’annonce l’avancée des feux. Chaque soir j’appelle ma mère pour lui dire à quel endroit exact je me trouve. Chaque nuit je revois les flammes détruire mon pays.

Tous les ans c’est la même histoire : un mégot, un pyromane, un pompier qui s’ennuie et les flammes dévorent les terres toujours trop sèches. Tous les ans le Portugal brûle.

En partant je connaissais ma peur. Je savais que sous mes paupières de voyageuses dorment les mauvais souvenirs. Pourtant, j’ai voulu affronter cette peur. Je pensais qu’en arpentant les sentiers que j’ai vu tant de fois brûler je pourrais vaincre mes démons.
J’ai essayé. J’ai essayé de ne pas courir à chaque fois que le chemin s’éloignait de la rivière. J’ai essayé de ne pas être à l’affût de chaque nuage suspect. J’ai essayé de profiter du moment présent sans penser au pire.

J’ai essayé mais je n’ai pas réussi.
Après quatre jours de marche le sentier allait quitter le Côa. Pendant 3 jours j’allais devoir marcher loin de l’eau. Pendant une soixantaine de kilomètres j’allais me retrouver prise au piège de ma peur des flammes.
Un dernier coup d’œil à l’application et je découvre que trois incendies ont déjà fait rage sur le sentier. Sans savoir pourquoi je pleurs.
Les feux sont loin. Les feux sont là.
J’ai vu tant de fois les habitants du village courir pour éteindre les incendies avec des seaux, j’ai rêvé tant de fois de ce feu qui a commencé à mes pieds lorsque j’étais seule dans la caravane de mon grand-père, j’ai revu tant de fois mes parents faire demi-tour sur une route encerclée par les flammes que je n’ai pas la force de continuer. Le cœur serré je décide de changer de cap.

Mon sac toujours trop lourd sur le dos je retourne à Vilar Formoso à pied. De là j’irai rendre visite à mon père hospitalisé. La boucle est bouclée. La boucle est bouclée mais inachevée. Je rêvais de rejoindre mon Eldorado : l’Atlantique. Je rêvais de suivre les traces laissées par toutes celles et ceux qui ont marché jusqu’à leurs rêves d’ailleurs. Je rêvais de (re)découvrir ce Portugal oublié des touristes, mon Portugal. Je rêvais de vaincre mes peurs et de faire de ce voyage une thérapie contre les traumatismes qui alourdissent les souvenirs heureux.

Pont sur la rivière Côa, Portugal

Peut-être que le voyage est une thérapie. Peut-être que l’on peur partir, le sac rempli de problèmes à disperser le long du chemin. Peut-être que l’on peut partir le cœur chargé de mauvais souvenirs à troquer contre des sourires inconnus. Peut-être que le voyage peut guérir les peines et faire fleurir les rêves. Si tel est le cas, ce voyage n’a rien fait de tout cela. Ce voyage m’a rappelé à quel point j’aime le Portugal, à quel point la saudade coule dans mes veines, à quel point mon cœur se fend lorsque les rires des enfants disparaissent dans des flammes criminelles.
Ce voyage m’a fait comprendre que ma peur du feu n’est pas insurmontable mais que ce n’est pas dans la Vallée du Côa que je la dompterai.

Un jour Julian, un lecteur, m’a dit :

« Le courage n’est pas, il me semble, l’absence de peur, mais plutôt la capacité de l’affronter. De dépasser ses peurs, réaliser les choses malgré elles. »

Julian, lecteur de Voyages d’une Plume

Seule avec mon sac toujours trop lourd j’ai enfin compris mon courage. Seule, j’ai eu le courage d’affronter ma peur et de parcourir une centaine de kilomètres en sa compagnie. J’ai eu le courage de dormir au milieu d’herbes sèches, enveloppée dans ma peur de tout voir partir en fumée. J’ai eu le courage de rentrer chez moi de l’autre côté de la frontière, sans avoir atteint l’Atlantique. J’ai eu le courage de ranger ma peur dans mon sac toujours trop lourd pour la ressortir lorsque je serai prête à la vaincre, un jour peut-être, ailleurs sûrement.

La Vallée du Côa n’a pas été ma thérapie. Elle a été une parenthèse de rêve et bonheur, de découvertes et de retrouvailles, de retour aux sources et de départ vers ailleurs. La Vallée du Côa a été et sera pour toujours mon petit coin de paradis, mon « chez moi » de l’autre côté de la frontière.

Et toi, que penses-tu du voyage comme « thérapie » ?

Envie de marcher sur la Grande Rota do Vale do Côa ?

Voici quelques infos pratiques

Le sentier

  • Marquage rouge et blanc, comme les GR en France
  • Certains passages ne sont pas balisés. Mieux vaut partir avec un GPS ou une app de géolocalisation. J’ai utilisé Maps.me et je ne me suis pas perdue
  • Peu de dénivelé. Accessible à toute la famille
  • Le sentier longe le Côa à peu près jusqu’à Almeida (même si l’eau est foncée, on peut s’y baigner)
  • Le sentier passe près de villages où se réapprovisionner
  • Toutes les étapes détaillées sur le site Grande Rota do Côa (en portugais et anglais)

Trucs et astuces

  • Prenez une gourde filtrante pour boire l’eau de la rivière (ça vous évitera de faire des détours par les villages)
  • Possibilité de dormir dans du dur à chaque étape (toutes les infos sur le site Grande Rota do Côa)
  • L’app Fogos.pt informe des départs et de l’évolution des incendies dans tout le pays
  • INTERDICTION de faire du feu (même pour sécher vos chaussettes, même sur des rochers, même si vous avez l’habitude)
  • Le bivouac est interdit (notamment à cause des incendies)
  • Meilleure saison pour partir sur le sentier : printemps et automne
  • Pour se rendre à Foios (point de départ du sentier) un seul bus : celui de la Viuva Monteiro (le site n’est pas génial donc mieux vaut les contacter au moins une semaine avant pour confirmer les horaires)

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