Responsabilité morale du blogueur de voyage : quand il est question d’écologie

Comme prises dans un vieux 33 tours rayés, les idées de cet article vont et viennent entre mon petit carnet et cet écran trop blanc.
Depuis des semaines je réfléchis en boucle à la responsabilité morale du blogueur voyageur. Ce thème est si vaste que je ne savais pas par quel bout le prendre. Les questions fusaient sans vraiment trouver de réponses : est-ce moralement correct de visiter une dictature ou même rester y vivre quelques mois et de ne parler que des aspects positifs du voyage ? Est-ce moralement correct de promouvoir un lieu épargné par le tourisme de masse ? Est-ce moralement correct d’attirer les touristes vers un pays qui néglige l’environnement ? Est-ce moralement correct de visiter le Machu Picchu alors qu’on a conscience des problématiques liées au tourisme de masse ?

Alors, lorsque le 15 décembre le Brésil a renoncé à accueillir la COP25 j’ai senti mon vieux 33 tours rayés changer de musique : j’avais enfin trouvé le bout par lequel commencer ma réflexion.
Dans ce premier volet je vais parler du Chili et de l’environnement. 

Pourquoi le Chili ?

Après tout, le Chili est une démocratie comme une autre. Au Chili on élit tout un tas de représentants, les partis politiques vont de l’extrême droite à l’extrême gauche, les comptes de campagne sont régulièrement magouillés, les ministres ne connaissent ni le prix des pains au chocolat ni celui des chocolatines, les policiers dispersent les manifestants pacifiques à coup de gaz lacrymogène et jets d’eau, les migrants sont accueillis tant qu’on a besoin de main d’oeuvre avant de recevoir une invitation cordiale pour rentrer chez eux, les médias appartiennent à de grands groupes privés, les lois ne sont pas toujours pensées dans l’intérêt du peuple, les Noirs et Métisses souffrent de discrimination et les Mapuches sont tous considérés comme des terroristes. Vous voyez bien, le Chili est une démocratie comme on en trouve ailleurs.

Le Chili c’est l’une des plus grande puissance d’Amérique du Sud. Ancien laboratoire du système capitaliste, sa croissance explose, épate, attire des investisseurs du monde entier. Côté PIB le pays ne s’en sort pas trop mal. Niveau répartition des richesses, on repassera.
Le Chili, c’est aussi le paradis des randonneurs, des rêveurs, des explorateurs de fjords patagons ou des curieux avides de chaleur désertique. 
Le Chili c’est chez moi en quelque sorte. Et ce chez moi de l’autre bout du monde va accueillir la COP 25 en novembre 2019. Et c’est là que le bas blesse.

La COP, Conférence Mondiale pour le Climat, c’est un événement annuel où les dirigeants ou représentants de 196 pays se rassemblent pour papoter, prendre des photos main dans la main et trouver, ensemble, des solutions pour limiter le réchauffement climatique tout en protégeant les pays pauvres et/ou vulnérables. Bon, pour la parlote et les photos les représentants arrivent plutôt à bien s’entendre. Pour aider les pays en voix de développement et ceux qui risquent de disparaître, il y a encore du boulot. Tous les ans la COP commence dans l’euphorie de l’espoir et se termine par un « on fera mieux la prochaine fois ». 

Si le Chili c’est beau et que la COP c’est bien : où est le problème ?

On pourrait penser que la COP25 va permettre aux voyageurs du monde entier de (re)découvrir les merveilles chiliennes, les grands parcs nationaux, la flore et la faune du pays. On pourrait croire que cet événement mondial sera une occasion unique pour le gouvernement d’exposer ses idées et solutions pour que l’Homme et tous les êtres vivants vivent en harmonie.
Oui.
Mais non. 

Parce que le Chili ce n’est pas le pays des bisounours (ni des licornes d’ailleurs). Au Chili, le gouvernement de Piñera (l’actuel président) soutient de nombreux projets catastrophiques pour l’environnement. Le projet de déviation de la Ruta 1 détruirait le parc Pan de Azúcar, le projet minier Dominga (rejeté en 2017 mais de nouveau d’actualité à cause de Piñera) pourrait détruire une réserve naturelle qui héberge près de 80% de la population mondiale des manchots de Humboldt, le projet hydroélectrique Alto Maipo assécherait Santiago et depuis des années les Patagons luttent sans cesse contre la création de barrages en Patagonie.
On continue ? Parce que si vous voulez, la liste est longue. Je pourrais aussi vous parler des exploitations minières d’où vient le cuivre, de la sur-exploitation du saumon tellement obèse que ses arrêtes explosent, des lacs qui s’assèchent en partie à cause de l’avocat ou des marées rouges. 

Question droits humains le Chili n’a pas à se venter de la condition des Mapuches. L’amalgame entre « terrorisme » et « Mapuche » est vite fait et il est plus simple de tuer ou d’emprisonner des militants qui revendiquent la récupération de leurs terres plutôt que d’admettre que la colonisation n’a pas rendu le monde meilleur. Enfin, pas quand on est Mapuche. 

Le but de l’article n’étant ni de vous démoraliser ni de vous convaincre de ne pas aller au Chili, donc arrêtons là.

Le Chili n’est pas parfait, mais quel rapport avec le blog ?

Si vous avez l’habitude de lire mon blog, ou de vous balader sur ma page Facebook, vous savez que j’aime le Chili. C’est plus fort que moi : même si à Puerto Montt on peut toucher les nuages du bout des doigts, même si j’ai attendu 12 heures dans une salle d’urgence sans recevoir de soins, même si j’ai dû marcher pour oublier la faim, le Chili coule dans mes veines et fait briller mon cœur

Lorsque je vous parle du Chili je vous montre les bons côtés du pays, je vous raconte mes amours et mes souvenirs. Mais depuis quelques temps, je me pose des questions. Bien sûr il s ‘agit d’une démocratie et la question du boycott, comme certains suggèrent de le faire pour Israël ou la Corée du Nord, ne se pose pas vraiment. Mais, est-ce qu’en tant que blogueuse, je peux continuer à vous parler d’un pays sans mentionner quelques uns de ses travers ? Est-ce qu’en tant qu’écolo je peux promouvoir un pays qui détruit la nature? Mais, si je critique le Chili, est-ce que je pourrais garder ma bonne conscience si je vais dans les îles Féroé qui massacrent des baleines ou en Guyane si le projet Montagne d’or voit le jour ?

Ce sont là des réflexions que tout voyageur pourrait se faire avant d’acheter un billet d’avion ou réserver une excursion. En tant que blogueuse de voyage, ma préoccupation va au-delà du choix de mes prochains voyages. Bien que mon blog ne soit pas plus grand d’une graine de soja, vous êtes de plus en plus nombreux à me lire. 
Je sais (je me persuade) que ce n’est pas en racontant les secrets d’une destination pour l’instant épargnée par le tourisme de masse que je vais transformer son économie. Je sais également que ce n’est pas en vous expliquant pourquoi il est intéressant de réfléchir à deux fois avant d’aller au Machu Picchu que je ferai plier le gouvernement péruvien mais, si je veux être honnête avec vous, mes lecteurs, et avec moi-même, je dois essayer de comprendre quelle est ma responsabilité morale en tant que blogueuse.

Bien entendu, je suis la seule à pouvoir trouver la réponse, même si vos avis et commentaires m’intéressent et m’aideraient sûrement à y voir plus clair, car un blog, c’est à la fois un espace personnel et public. C’est un monde virtuel dans lequel on expose sa vie, ses envies et ses lubies aux yeux de tous. Sans transformer mon blog en Wikipedia des choses qui vont mal, je pourrais peut-être vous orienter vers des sites d’informations sur les sujets annexes aux destinations présentées. Mais, en ai-je vraiment la légitimité ? Vous en pensez quoi, vous ?

Et Voyages d’une Plume dans tout ça ?

Finalement, dans cet article je pose beaucoup de questions sans vraiment trouver de réponses. 

Pour l’instant je ne changerai pas ma façon d’écrire. Je continuerai à vous parler de mes coups de cœur, de mes incompréhensions du monde que je découvre chaque jour, de mes amours de cœur d’artichaut et des rencontres. Même si la politique, l’économie et l’environnement me passionnent, je ne transformerai pas ce blog en tentative de révolution digitale.

En tant que voyageuse, je ne suis pas parfaite et je n’ai de leçon à donner à personne. Même si je boycott certaines destinations pour des raisons sociales et environnementales, comme le Machu Picchu, l’Antarctique ou les Galapagos, je prends l’avion de temps en temps (le moins possible mais c’est toujours trop), je rêve de visiter les îles Féroé et j’ai déjà mangé un œuf de tortue. 

En tant que blogueuse, rien ni personne d’autre que moi-même n’est responsable des propos tenus sur mon blog. Pour l’instant mon influence est quasi inexistante mais, si un jour mon blog grandit, peut-être qu’une mise à jour de cet article sera nécessaire. Peut-être que si j’atteints les centaines de milliers de visiteurs annuels, je sentirais un poids sur mon clavier, j’entendrais une petite voix qui me dira « Hop, hop, hop Céline, t’es vraiment sûre que raconter tes super vacances sur la seule plage de sable blanc de Madère est une bonne idée ? Souviens-toi, ce sable est venu tout droit du Sahara, parce qu’une plage de sable blanc, c’est beau. » Pour l’instant je n’en suis pas encore là et les plages de sable noir de Madère sont carrément plus jolies que la plage saharienne !

Enfin, tant que curieuse bavarde qui adore partager le savoir, réfléchir et comprendre, je continuerai à insérer des liens dans mes articles et à nourrir mes réflexions sur le voyage. Même si ce ne sont pas ces articles qui attirent le plus de visiteurs, ce sont souvent eux qui entraînent de très bonnes conversations sur les réseaux sociaux (j’en profite d’ailleurs pour vous remercier pour vos messages hors blog. Vous êtes des lecteurs vraiment chouettes !)

Coucher de soleil en plein vol

Quoi ? C’est (déjà) la fin ?

Dans la suite de mes réflexions sur la responsabilité morale du blogueur de voyages, il est question de démocratie de dictatures et surtout de boycott. L’article est ici.

Pour alimenter cette réflexion (et pour que vous compreniez pourquoi j’ai plein de choses à dire) voici les textes de blogueurs francophones qui m’ont inspiré et permis d’avancer dans ma recherche de réponses :

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7 commentaires sur “Responsabilité morale du blogueur de voyage : quand il est question d’écologie”