Décider de ne pas aller au Machu Picchu: un choix responsable 

Comme un rêve oublié au réveil d’une sieste printanière, mes yeux s’embrument de larmes en découvrant les rues de Cuzco. 

Alors que je me dirige vers mon hostel, je ne sais plus où donner de la tête et des sourires: les balcons, les murs incas, les Églises… Tout me paraît beau, attrayant, envoûtant. Ni l’hostel au proprio alcoolique et violent, ni les toilettes qui regorgent de bactéries improbables, ni les dealers de « pasta base » (sorte de crack version « bon marché »), les odeurs d’excréments (humains ?  Canins ?) ne feront disparaître les étoiles qui illuminent mes sourires: je suis à Cuzco ! Sans vraiment le savoir j’attendais cette rencontre urbaine. 

Cuzco : zigzag entre les vendeurs d’étoiles plein les yeux

Sans a priori ni clichés sur la ville, je me perds, retrouve mon chemin, tourne en rond des heures durant et frôle du bout des doigts ses bâtiments jamais rêvés, rêvés depuis toujours.
Visiter sans but, sans carte, sans limite de temps. Visiter jusqu’à en perdre ses semelles. Visiter jusqu’à comprendre. 

Comprendre qu’à chacun de mes pas résonne une invitation à la consommation: « massage lady »,  « Machu Picchu », « Rainbow Mountain »,  « city tour »… Refrain entêtant chanté en cœur, sur de fausses notes de sympathie exagérée qui s’immisce dans mes nerfs quelque peu à bout de souffle!  Non, je ne veux pas de massage. Non, je ne veux pas monter dans un bus et passer 2 heures assise à entendre klaxons et explications impersonnelles.Non, non et non, JE NE VEUX PAS ALLER AU MACHU PICCHU 

Oui, vous avez bien entendu: je suis au Pérou pour la deuxième fois et non, cette fois non plus je n’irai pas au Machu Picchu.

D’ailleurs, je ne suis pas non plus allée à la Montagne aux 7 couleurs alors que cette attraction touristique me tentait bien. Le jour du départ tout était prêt dans notre petite chambre de Pitumarca. Le réveil a sonné, nos sacs nous attendaient, les camions de travailleurs étaient prêts à transporter deux touristes jusqu’au départ de la rando mais une petite boule de baroudeuse a commencé à titiller mes idéaux: d’accord, pour cette excursion nous ne sommes pas passés par une agence, d’accord nous avons pris le parti de dépenser notre argent directement dans les villages et non auprès d’agences à Cuzco, d’accord nous suivons nos idéaux mais, a-t-on vraiment envie de se retrouver au milieu d’une horde de touristes qui prendra la même photo, au même moment avant de suivre le même chemin et de s’émerveiller des même paysages ? A-t-on envie et besoin de battre ces sentiers que d’autres battront pour nous ? Doit-on aller voir cette montagne vue mille et une fois sur nos écrans tactiles ?
En un sourire nous répondons à ces questions en retournant nous coucher dans les draps dépareillés de l’auberge

Plutôt que de suivre les traces des non explorateurs modernes nous décidons de parcourir les ruines de Machupitumarca. Seuls entre ces pierres d’hier nous avons profité du soleil, admiré des oiseaux magnifiques et confirmé que les vieilles pierres, aussi lisses soient-elles ne sont pas une véritable passion pour nous, surtout lorsqu’il n’y a aucune explication !

D'autres ruines que celles du Machu Picchu : les ruines de Machu Pitumarca, Pérou

De retour dans les ruelles de Cuzco, nos jambes nous réclament plus de kilomètres. Après avoir écrit mon article sur mes malformations et la difficulté pour moi de marcher en groupe (lire mon article « Marcher en voyage lorsque l’on souffre d’une malformation physique »), j’ai eu envie de prendre mon courage à quatre mains (pour un trek de plusieurs jours mieux vaut aussi compter sur les mains de son compagnon d’amour) et de réaliser un rêve: un trek en autonomie, avec un col à 4600 m et trop de dénivelés positif pour mon asthme et trop de négatif pour mes genoux vissés! Le Salkantay trek était parfait! 

Le Salkantay Trek : magnifique autoroute du Machu Picchu

Dès le premier jour, mon sourire en a pris un coup: j’aurais du me douter que le chemin serait rempli de groupes! Le Salkantay mène tout droit au Machu Picchu, alors même les non sportifs paient un rein pour avoir porteurs, des cuisiniers, des monteurs et démonteurs de tente, un guide qui t’offre un « you did it, give me 5! » après avoir marché 4h sur du plat et surtout, avoir un selfie tout beau, tout sec de sueur, au sommet du col. Alors, même les voyageuses qui ne peuvent se séparer de leur fer à lisser peuvent vider leurs porte-feuilles sans se demander si leur argent aura un effet positif sur les communautés traversées, ni si le guide recevra un salaire décent, ni si les chevaux devront courir en pleine montée, motivés par un lance-pierres violent, pour faire un aller-retour vitesse éclair. Oui, aujourd’hui le Salkantay trek est accessible à tous, avec ou sans malformation, avec ou sans expérience, avec ou sans intérêt pour l’impact du tourisme sur les populations et cultures locales.

Mises de côtés mes réflexions de voyageuse préoccupée, j’ai profité du trek: larmes, jambes qui flanchent, raz-le-bol, soutien moral réciproque, appui physique, émerveillement, danse du soleil inutile, chansons pour endormir les Dieux de la pluie, séchages impossibles de chaussures trempées par un ruisseau de pluie et cet énorme sourire du trekkeur débutant qui monte dans un bus, s’assoie et réalise que sa mauvaise odeur est due à un mini exploit personnel, humide et extraordinaire !

Trek pour rejoindre le Machu Picchu (ou pas) : le Salkantay Trek, Pérou

A Hidroeléctrica nous sommes certainement les seuls touristes à prendre la direction de Cuzco sans être passés par la case Machu Picchu. Alors, pourquoi s’entêter à refuser à y aller alors que nous étions aux portes d’une merveille architecturale ?

Ne pas visiter le Machu Picchu : un choix personnel

Comme vous l’aurez peut-être compris, je ne suis pas une grande adepte de la foule touristique. Loin de moi l’idée d’être une Magellan des temps modernes mais, je vous avouerai que j’aime bien être tranquille pour visiter un nouvel endroit. Si vous avez lu d’autres articles de mon blog (notamment celui sur le voyage sans argent), vous aurez compris que je voyage avec un budget extrêmement limité. Bien que je sois prête à dépenser sans compter pour réaliser un rêve ou même rentrer en France le temps de réparer un cœur blessé, je n’ai pas spécialement envie de faire exploser mon budget simplement parce qu’il faut faire tel ou tel activité. Si je n’aime pas les foules et si je ne suis pas fan des vieilles pierres, pourquoi dépenser des sommes folles avec lesquelles je pourraient me payer un bon resto d’après trek ou un ciné ?

Toujours niveau budget, j’ai pu lire à plusieurs reprises qu’au Machu Picchu, tout est payant, même les toilettes situées à l’extérieur du site (et impossible de faire en douce entre deux voitures !) Et puis, impossible de se faire un sandwich à l’avocat sans se faire taper sur les doigts (mes amis du Bon Air Argentin l’ont tenté) Pour le manger, il faut également sortir du site… Mieux vaut alors faire coïncider la faim et la vessie pleine car d’après d’autres voyageuses, les gardes ne laissent entrer que deux fois et pas trop près de l’horaire de fin se ticket… Et oui, pour voir le Machu Picchu il faut respecter des règles simples et strictes. Des règles imposées aux touristes, peut-être pour pallier aux aberrations de la gestion du sanctuaire. 

En effet, pour garder sa place au patrimoine mondial de l’UNESCO, le Machu Picchu ne devrait pas accueillir plus de 2500 visiteurs par jour. Cependant, avec le système des plages horaires (ticket valable pour une visite entre 6 et 12h ou entre 13 et 17h), ce sont jusqu’à 5000 entrées qui sont vendues quotidiennement (vous comprenez maintenant pourquoi je vous parlais de foule touristique ?! Et encore, j’évite de vous parler des petits malins qui s’achètent une entrée pour la matinée mais qui y passent la journée!) Pourquoi une telle mesure?  Simplement pour protéger le site fragile (pas seulement des gugus qui montent sur les murs pour un selfie mais aussi du climat). Alors si le Machu Picchu a survécu autant de temps ça serait peut-être sympa de lui donner une chance de résister encore quelques siècles à la stupidité du tourisme de masse histoire que les bébés voyageurs, scientifiques et Péruviens puissent le voir ailleurs que sur les photos de profil Facebook, non?!

Ne pas aller au Machu Picchu : un choix écologique et économique

Et pour arranger le tout, un aéroport international est en cours de construction à Chinchero, histoire de d’accueillir 5 millions de passagers aériens par an, contre les 3 millions que reçoit actuellement celui de Cuzco. Ça vous dirait de parler des conséquences sur la population? De ces habitants qui ont du vendre leurs terres fertiles pour une bouchée de pain contre la promesse de meilleurs revenus engendrés par le tourisme? De ces villageois à qui on a sûrement oubliés de dire que l’argent des touristes arrivent directement dans les poches des agences de Cuzco? Des impacts environnementaux d’un aéroport construit sur un terrain meuble en lisière de forêt amazonienne? (pour plus de détails voici l’article de Reporterre sur le sujet) Pouruoi un tel aéroport? Tout simplement pour faciliter la vie des touristes qui n’auront plus à passer par Lima parce que oui, raccourcir le trajet des voyageurs est plus important que d’assurer une certaine sécurité alimentaire et de bonnes conditions de vie à la population locale! 

Enfin, combien de Péruviens avez-vous lors de votre visite au Machu Picchu (sans compter les guides obligatoires que les touristes refusent souvent de payer)? Bien qu’ils aient des tarifs privilégiés et il semblerait même que l’entrée soit gratuite les dimanche, qu’en est-il du transport? De l’hébergement à Aguas Calientes? De la nourriture pour deux jours? Des toilettes à payer en cas d’envie pressante? Est-ce que cette enfant de 5-6 ans assise devant moi dans le bus aura un jour les moyens de transférer cette merveille culturelle sur son écran tactile pour que d’autres voyageurs puissent, assis entre Twitter et Instagram, rêver eux aussi du fameux Machu Picchu… Pas évident avec un salaire minimum inférieur à 250€ mensuel. 

Aujourd’hui, j’ai quitté le Pérou sur un goût amer de tourisme de masse. 

Sur la route des ruines de Machu Pitumarca, Pérou

Pour la deuxième fois j’ai passé la frontière sans aller au Machu Picchu. Dans mon cœur ne résonne aucune fierté. Je sais que ma décision n’a changé en rien la face du monde. Elle n’a pas non plus empêché la construction de l’aéroport, ni sauvé une personne de la malnutrition. Je ne mérite aucun Prix Nobel, ni applaudissement pour ce choix très personnel mais, dans mon cœur résonne l’envie de construire mes voyages autour du respect, de l’interculturalité, de la rencontre et de l’échange. Dans mon cœur résonne cette envie d’être maître de mes choix et de pouvoir décider de ce que je veux voir et découvrir, quitte à ne pas tout voir, quitte à décevoir le Routard.

A deux pas des sentiers battus, j’ai décidé de ne pas me laisser attraper par les diktats du tourisme et de suivre mon bout de chemin, en ayant conscience des traces que laissent derrière moi chacun de mes rêves vagabonds. 

Et toi, as-tu déjà regardé devant toi les traces de tes rêves voyageurs?

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