Madagascar : 416 Km en backpack

« La route est longue, cela nous permet de réfléchir. »
(Proverbe malgache)

La relativité des distances

416 Km. 416 Km c’est, un peu plus que la distance qui sépare mon chez moi français à Barcelone. 416 Km c’est aussi un peu moins que Paris-Lyon ou même Paris-Rotterdam. En gros, 416 Km c’est 4 heures d’autoroute ou 5-6 heures de stop si tu as de la chance.
En fait, 416 Km c’est un battement d’aile d’oiseau. C’est rien ! Enfin, ça c’est 416 Km européen.

De l’autre côté du monde, là où la terre est ocre et les orages chantent, 416 km c’est un voyage, une épopée. 416 km c’est l’un de mes meilleurs souvenirs de Madagascar. Mon premier voyage hors de mon chez moi malgache, ma découverte d’un monde.
A Madagascar 416 Km c’est la distance entre l’Est et l’Ouest,entre Sambava et Ankify. 416 Km c’était la distance terrestre qui me séparait de mes vacances au large de Nosy Be.

Aujourd’hui, le cœur gros de souvenirs joyeux, je revis ces 416 Km de terre, de peur, de poussière et de courbatures.

Mai 2015. Cela fait quelques mois que j’habite à Madagascar. Les rencontres sont lentes, le travail inexistant et j’ai comme l’impression d’avoir atterri dans un paradis infernal. Vivant dans une ville isolée, les occasions de découvrir l’île sont peu nombreuses alors, lorsque J., ma directrice-coloc-pote de fac, me propose de faire un tour de l’autre côté de la RN5 je sens mon sac à dos frétiller, mes pupilles briller et mon cœur de voyageuse esquisser quelques pas de salegy.

La veille du départ, nous achetons nos places dans un taxi-brousse. J., qui a déjà fait le trajet insiste pour acheter les places de l’avant. Contre quelques ariary (monnaie malgache) de plus on obtient la parole du vendeur que nous serons assises sur le fauteuil passager tout le trajet. Mais, à Madagascar, comme ailleurs, le vent emporte au loin les promesses de certains vendeurs.

Le jour du départ nous nous asseyons sur la place du mort. Peut-être qu’à Madagascar comme ailleurs, les vendeurs n’ont qu’une parole ?! Sans ceinture de sécurité, collées-serrées à deux sur un seul siège, je ne comprends pas pourquoi cette place est plus confortable que celles de l’arrière.

Un voyage dans le temps et l’espace

Arrivés à Vohemar tout le monde descend. Un autre taxi-brousse nous attend. Dans la nuit noire nous ne voyons aucun véhicules’apparentant de prêt ou de loin à ce qu’on imagine être un taxi-brousse. Pourtant il nous faut regarder la vérité en face : le taxi-brousse est bien là, juste devant nos yeux. Pour la deuxième partie du trajet nous voyagerons en camion. Attention, il ne s’agit pas de n’importe quel camion mais bien d’un modèle qui date au moins de l’invention de la roue. Ou presque. Sur ce modèle ce n’est pas le fauteuil du conducteur qui bouge mais bien toute la cabine. Moi, j’ai juste envie de rire. J., beaucoup moins.
On se dirige vers l’avant et deux jeunes filles s’y sont déjà installées. Je contiens mes éclats de rire en voyant voler au loin les promesses du vendeur de tickets. J. n’a toujours pas envie de rire et est au bord de la crise de nerfs. Qu’à cela ne tienne, l’aventure c’est l’aventure et de toute façon on n’a pas le choix : on doit s’installer entre des sacs d’ananas et des voyageurs somnolents.

Le camion part. Il fait nuit. Une dame s’installe sur mes jambes,une autre m’aplatit contre les ananas. J’essaie tant bien que mal de dormir pour ne pas voir les kilomètres passer. Et puis, nous n’avons « que » 160 Km a parcourir avec ce camion-brousse.

Entre rêve et réalité j’entends le camion s’arrêter, repartir,faire demi-tour. Dans la nuit j’entends des hommes s’affairer autour du véhicule. Je ne comprends rien à la langue alors j’essaie de me laisser bercer par la douce mélodie des problèmes qui s’annoncent. Plusieurs heures après le départ nous voilà de retour à Vohemar. Le problème, détecté à la lampe torche, s’est sûrement avéré plus grave que prévu et j’imagine qu’on va nous proposer de changer de changer de camion. Ah, quelle est belle l’innocence du voyageur qui ne connaît pas Mada ! A Madagascar, comme ailleurs, tant qu’un véhicule a toutes ses roues et un moteur qui tourne, on ne s’arrête pas.

Le problème du camion toujours pas résolu (mais apparemment pas si grave que ça) nous reprenons la direction de l’Ouest. Aller, plus que 160 Km à faire dans ce camion-brousse.

Le jour se lève, la terre rougie. Les yeux encore endormis d’une nuit sans sommeil je découvre la beauté des lieux. De l’ocre, du vert, du bleu. Tout est si beau, si calme, si paisible que j’en oublierais presque la douleur dans mes jambes engourdies. Tout est si beau, si calme, si paisible que lorsque le camion tombe en rade je ne peux m’empêcher de sourire. Je suis en train de vivre un rêve, un stéréotype. Vous savez, cette phrase qui marque souvent les voyageurs dans certains pays d’Afrique, le « y’a pas de problème » ?! Et bien, entourée d’ananas, je nage dans cette phrase, dans ce cliché. Notre camion n’avance plus, on est au milieu de nulle part, la piste n’a pas été refaite depuis les dernières pluies mais … « y’a pas de problème ».
Tout le monde descend, on pousse le camion et le moteur repart. Voilà, il n’y avait vraiment pas de problème !

Camion embourbé, Madagascar

Le camion s’arrête de nouveau.
Tout le monde descend.
Certains prennent leurs affaires. Un jeune homme, dont j’ai oublié le nom, nous explique en français que le camion a un problème, certes, mais … « y’a pas de problème ». On est à 3-4 Km de Dairana, la prochaine ville donc on y va à pied. Le camion nous y rejoindra. Ou pas.

On marche avec ce jeune homme. Il habite Daraina. Il travaille dans les mines d’or, comme tout le monde ici.
Même s’il n’y a pas de problème, le camion n’a plus de transmission, je crois.L’escale improvisée peut donc durer 10 heures ou 3 jours.
J. n’en peut plus. Pour moi ce trajet est rêve. Pour elle, il ressemble plus à un cauchemar.

On profite de cette pause imposée pour manger et trouver une solution. Car, à Madagascar, comme ailleurs, même s’il n’y a pas de problème, il y a toujours des solutions. Le jeune homme nous annonce qu’il a deux amis avec des quads. En 2 heures on sera à Ambilobe, notre prochaine étape avant Ankify.

Des solutions sans problèmes

Qu’elle est belle l’innocence du voyageur qui ne connaît pas Mada! Les quads sont en fait des motocross et les conducteurs sont baraqués comme des chips. Moi qui suis plutôt rondouillette je me sens mal à l’aise de monter sur une moto conduite par un gars qui pèse 15 Kg de moins que moi. Mais bon, s’il n’y a pas de problème, y’a pas de problème. Et puis, c’est juste pour 2 heures !

Le cheveux dans le vent, la poussière plein de visage et des crampes je profite de ce trajet pour enivrer mes yeux de paysages magnifiques. De l’ocre, du vert, du bleu. Tout est si beau, si calme et si paisible que j’en oublierais presque que pour ne pas écraser mon chauffeur je dois me tenir à la moto à la force de mes bras et que, sans repose-pieds, je dois contracter mes mollets pour ne pas toucher le pot d’échappement.

L’ocre, le vert et le bleu défilent encore et encore. C’est beau, mais j’ai comme l’impression que c’est long. Mon chauffeur n’étant pas habitué à conduire avec du poids (mon sac et moi), je descends souvent de moto pour passer les marres de boues, les côtes trop raides ou les petits cailloux qui roulent.

Terre ocre, bleu et verte, Madagascar

Nous traversons des villages, nous échangeons des sourires et les paysages toujours pareils et différents ne me lassent pas
Les motos s’arrêtent.
Nous descendons.
Nos chauffeurs nous expliquent tant bien que mal que les motos ont un problème mais …y’a pas de problème. Ils nous laissent en bord de route, dans un village dont je n’ai jamais su le nom. Ils emportent avec eux nos sacs, nos passeports, toutes nos affaires. Nous, nous attendons. Et s’ils ne revenaient pas ? Et si Einstein avait compris que le temps était relatif grâce à une expérience malgache ? Parce que, sans vouloir être mauvaise langue, les heures malgaches ont le don de s’étirer dans le temps. On sait quand commence l’heure mais jamais quand elle se termine. Cette notion du temps, ou plutôt ce manque de notion du temps est beau, calme et paisible.

Nos chauffeurs reviennent. Les motos sont toujours les mêmes. Nos sacs sont là. Le problème a sûrement trouvé une solution, comme toujours.

La piste est dans un état lamentable. Entre deux nids de poules je laisse mon imagination gambader ici et là. Je repense à Mada. Cette île sur laquelle j’essaie de poser mes valises. Je repense aux coupures de courant quotidiennes, à ces femmes qui ne se lavent que dans l’Océan, à ces jeunes qui détruisent le corail pour en faire des matériaux de construction, à ces francophones qui ont appris le malgache qu’au lycée, à ces Malgaches qui doivent apprendre à lire en français alors qu’ils ne parlent pas la langue. Je repense aux expats, à l’animateur radio qui ne comprend pas que je souris par bonheur et non pas pour l’inviter dans mon lit. Je repense au Chili,à ce petit port du bout du monde qui coule dans mes veines.

Le soleil se couche. La terre rougit, une fois de plus. Les deux heures sont passées depuis bien longtemps et la route est encore longue. Je tiens une lampe torche à la pile faiblarde au dessus de l’épaule de mon chauffeur. C’est notre seul éclairage.

Au loin j’aperçois des lumières. La ville est enfin là ! J. m’attend depuis plusieurs minutes. En chemin elle a changé de moto et son nouveau chauffeur est un pro de la piste. Mon sourire atteint les étoiles. Il retombe aussi vite lorsque J. m’annonce que nous sommes à une demie-heure (malgache) d’Ambilobe, la vraie ville.
Les nerfs craquent. Je retiens les larmes mais la fatigue et la peurs’emparent de mes souvenirs heureux. Je suis tombée deux fois de moto. La deuxième fois elle m’est restée sur la jambe. Par chance le pot d’échappement ne m’a pas brûlée. Sur le coup je n’ai pas réagi mais une brûlure ici, au milieu de nulle part, là où l’eau est ocre peut être dangereux. Très dangereux.

Si moi je suis fatiguée, je n’imagine même pas comment se sentent nos chauffeurs. Nous avons roulé toute la journée en ne faisant que deux pauses. Nous décidons de passer la nuit dans un hôtel qui n’a pas vu passé beaucoup de touristes.

Une autoroute de terre

Les yeux encore endormis nous nous levons avec le soleil. Il ne nous reste plus qu’une demi-heure de route. J’ai un peu honte de l’avouer, mais j’y ai cru. Cela fait 15 ans que je voyage et je suis toujours aussi crédule quand il s’agit de temps et de distance. Mais, elle est belle l’innocence du voyageur qui ne connaît pas Mada, non ?!

Agrippée à la moto je sors de ma bulle. Les paysages changent. L’ocre, le bleu et le vert sont toujours aussi beaux mais la piste est en fait une véritable autoroute de terre. Les dernières pluies et le passage régulier de poids lourds ont creusé des tranchées. La moto zigzag entre humains, voitures, poules et camions embourbés. En quelques centaines de mètres j’ai l’impression d’avoir changé d’univers. Où est le calme et la tranquillité de la RN5 ?

La dernière demie-heure de route dure 4 heures. Arrivées à Ambilobe, nos chauffeurs nous déposent dans un taxi-brousse direction Ankify. Un dernier au revoir et ils repartent en sens inverse. Plus légers ils ne mettront peut-être que deux heures pour rentrer chez eux. Ou pas.

Installées dans le confort relatif du taxi-brousse malgache, nous prenons la route du port. Cela fait bientôt 24 heures que nous sommes parties et l’archipel de Nosy Be est encore loin.

Arrivées au port d’Ankify, les bateaux collectifs pour Nosy Komba sont déjà partis. Il ne nous reste plus qu’à négocier un bateau particulier pour l’île de rêve.

Je vois que J. en marre. Marre des galères, marre des « y’a pas de problème », marre de la lenteur, marre de la relativité du temps et la distorsion des distances. Alors, sur le bateau pour les vacances, je garde enfouie en moi la joie d’avoir vécu ces galères, d’avoir appris qu’il n’y avait jamais de problème, d’avoir enfin compris la relativité du temps et d’avoir vécu une épopée de 416 Km.

Bateau à Nosy Iranja, Madagascar

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