De Yurimaguas à Iquitos : trois jours sur l’Amazone par J.

Ca y est, ça bouge ! Après trois fausses alertes et plusieurs heures d’attente dans la moiteur assommante des chaudes heures amazoniennes, nous partons.

Sans relâche, des hommes ont défilé sur la planche de bois qui reliait la terre ferme au bateau qui nous emmène désormais à Iquitos. Un drap sur la tête, le dos courbé sous le poids des sacs de marchandises, ces forçats du fleuve ont déchargé des centaines de camions pour remplir les soutes de l’embarcation qui approvisionnera la plus grande ville isolée du monde en denrées précieuses : le quotidien du petit port de Yurimaguas situé sur le rio Huallaga, et pour nous, un rêve qui se réalise. L’Amazonie est là qui nous ouvre les bras de sa foisonnante verdure.Le Gilmer V entame donc son périple sur les eaux tranquilles du fleuve trouble où les dauphins gris semblent lui indiquer le chemin. Roi du ciel, le soleil nous écrase de sa chaleur étouffante et nous n’avons d’autre choix que de nous laisser aller au rythme nonchalant du balancement des hamacs qui forment un entrelacs désordonné de petites touches colorées.

Qui sont nos compagnons de voyage ? Touristes slaves et autrichiens en costume d’explorateurs ou péruviens à l’accent chantant, pourquoi ces hommes et ces femmes ont-ils entrepris cette mythique traversée ? Les premiers auront sans doute été poussés par l’attrait de l’exotisme que la forêt fait naître chez les occidentaux, mais les autres … vont-ils retrouver leur famille ? Reviennent-ils de plusieurs mois de travail loin de chez eux ? Partent-ils à la recherche de nouvelles opportunités ? Tant de questions sans réponse nous traversent l’esprit à mesure que nous avançons dans un décor verdoyant régulièrement parsemé de petites habitations de bois et de paille. Depuis les berges ou montés sur leurs barques, les adultes nous saluent pendant que les enfants jouent à s’éclabousser. Que le temps doit s’écouler lentement dans ces contrées reculées où le calendrier n’est rythmé que par le cycle des cultures et le passage des bateaux marchands ! 

A bord, les slaves se rafraîchissent abondamment de bière et conversent à grands bruits pendant que d’autres bouquinnent ou sommeillent dans leur lit de toile. 

Soudain, une cloche retentit : c’est l’heure de la soupe ! Tous les passagers se précipitent sur le pont inférieur munis de leur gamelle et font grossir la file d’attente qui leur permettra d’obtenir une portion de riz, un morceau de bœuf et une banane à l’eau quelque peu insipide. Dans cette partie du bateau, l’entremêlement des hamacs est plus dense. Des enfants se balancent ou se chamaillent, les jeunes mères donnent le sein à leur progéniture, alors que la majorité se concentre sur un repas frugal mais bienvenu bien qu’il soit encore très tôt.

La lumière du jour commence à décliner et la nature se pare des ses plus beaux atours. La petite brise fraîche nous fait sortir de notre torpeur et nous pouvons profiter pleinement du paysage. Le soleil couchant d’un rouge flamboyant nous offre un spectacle inouï tandis que le ciel infini jette dans le miroir du fleuve ses reflets irisés. Cet instant fait partie des moments pour lesquels la vie vaut la peine d’être vécue, et nous prenons conscience de la chance que nous avons d’être là, tout simplement.

Comme il est de coutume sous les tropiques, la nuit tombe très vite. De la forêt s’élèvent d’étranges cris ; au loin, des éclairs rougeoyants illuminent un ciel couvert d’étoiles. Nous n’avions jamais vu la voie lactée aussi nettement. Un homme s’essaie à la flûte, tentant de reproduire la mélodie de la lambada, cette chanson qui me transporte dans le temps jusqu’à ma plus tendre enfance, lorsque je demandais à ma grand-mère de me la passer en boucle… serait-elle la source de mon engouement pour l’Amérique Latine ? Je partage mes souvenirs et mes réflexions avec Céline qui me raconte les siens. Ce voyage, entre commentaires politiques, littérature et fous rires nous permet de découvrir un petit bout de l’autre, de ses aventures, de sa sensibilité, des sens envies, projets ou absence de projets futurs. Les liens de l’amitié se resserrent et j’imagine que nous sortirons grandies de cette expérience. Entre temps, un autre mélomane s’est joint au premier avec sa flûte de pan. Plus proches de nous, les voyageurs allument un à un leur téléphone portable et chacun y va de son répertoire musical, ce qui donne un mélange plutôt éclectique allant des chants andins aux rythmes de la selva, en passant par Ricardo Arjona.

Mais la nuit en Amazonie, c’est aussi le réveil des moustiques ! A la transpiration du jour, nous ajoutons en enduit de répulsif qui nous nous faire vider de notre sang pendant notre sommeil ou de nous transformer en framboises humaines.

Nous ne dormirons pas sur le ponton avec les autres. Nous avons le luxe, appelons-le ainsi, d’avoir notre propre cabine. En fait de cabine, il s’agit d’une boîte de conserve en tôle et de deux lits superposés d’un confort sommaire. L’espace est tellement réduit que nous pouvons à peine nous étendre sur nos couchettes. Du dehors nous parviennent des chants et musiques de l’Europe de l’Est. Ca parle tchèque, anglais, allemand…. Combien de temps encore pour que tout ce petit monde regagne sa couche et que je puisse fermer les yeux ? Le bruit de l’ouverture en chaîne des canettes de bière me laisse imaginer que je devrai encore être patiente…

Réveil poisseux. L’autre option étant de ses laver avec les eaux marrons du fleuve dans les toilettes, nous avons décidé de zapper la douche.

Réveil bruyant aussi. Les palabres des occidentaux couche-tard ont laissé place aux rires des péruviens lève-tôt. Le fracas incessant des portes des cabines et le froissement des tôles gondolées à chaque pas fait sur le pont supérieur sont assourdissants. Hélas, ça fait aussi partie de la vie en communauté.

Réveil très matinal et désagréable en somme, mais que vient adoucir un bon verre de lait de soja aux flocons d’avoine. La deuxième journée de bateau peut commencer !

Le paysage continue de défiler inlassablement sous nos yeux. Nous avons quelques heures de fraîcheur devant nous. Celles-ci se feront bien vite oublier alors pour en profiter je monte sur le toit où je retrouve Maria, la suisso-péruvienne, qui m’apprend quelques notes à la flûte de pan. Je suis surprise de ne pas avoir perdu tout mon solfège après tant d’années. Un peu d’air frais me fait du bien, et je me replonge dans mes lectures.

En bas, un petit groupe de péruviens joue aux cartes et entre deux éclats de rire parient des bonbons… oui oui, des bonbons, récompense ultime pour ces grands enfants qui semblent s’amuser comme des petits fous.

De l’autre côté, un jeune homme griffonne sur un cahier. Je l’ai souvent vu déambuler avec son inséparable bloc à papier. De temps à autre il relève la tête, nos regards se croisent. Que peut-il bien être en train de dessiner ? Un bref coup d’œil jeté furtivement au passage me permet de deviner que ce sont des portraits… notre artiste réalise sans doute une étude des passagers du Gilmer V… et il n’est pas le seul. Puisqu’il faut bien tuer le temps, tout le monde joue à s’observer… et nous ne sommes pas les dernières en la matière ! C’est tout de même cocasse cette manie qu’on les locaux de se relever le T-shirt sous la poitrine et de déambuler en se caressant la panse, souvent volumineuse, de façon ostentatoire. Céline m’avoue les envier … soit…

A chaque arrêt près des villages, c’est la ruée vers l’or ! Une multitude d’hommes et de femmes aux paniers colorés se précipitent à bord pour nous vendre fruits, poisson frit, aguaje ou tacachos, des espèces de boules de banane plantain plutôt sèches mais bien nourrissantes. Ces quelques minutes font l’effet d’une tornade ! Puis le bateau repart, et chacun retourne vaquer tranquillement à ses occupations. Mais c’était sans compter sur la pluie qui de façon très fugace s’invite de la partie et l’espace d’un instant rafraîchit les esprits. Le clapotis des gouttes d’eau sur le fleuve réveille les dauphins et me donne envie de danser ! de me baigner sous l’averse ! mais aussi vite qu’elle était venue… elle s’enfuit.

La chaleur est maintenant intenable et nous plonge dans un demi sommeil léthargique qui nous fait presque oublier l’heure du repas ; ce qui nous vaudra de nous faire légèrement réprimander par les deux serveurs extrêmement efféminés qui avaient passé plusieurs minutes à nous chercher. La chica morada et la portion démesurée de spaghettis au poulet parviendront tout juste à nous faire oublier qu’il fait chaud, très chaud, trop chaud, et que lézarder en dégoulinant de sueur constituera l’essentiel de notre programme de l’après-midi.

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