Ces voyageuses qui ont été tuées deux fois

Elles s’appelaient Louisa et Maren, Cassandre et Houria, Marina et Maria José. C’étaient des femmes, des filles, des sœurs. Elles étaient peut-être amoureuses, peut-être rêveuses. Elles étaient voyageuses.
Je ne les connaissais pas. Je ne les connaîtrai jamais. Pourtant je suis sûre d’une chose : elles ne sont pas coupables, pas responsables.

Lorsque leurs noms ont commencé à défiler sur mon écran, je n’ai pas voulu les connaître, je n’ai pas voulu lire l’amour de leurs proches ni leurs rêves évaporés. Parce que Maren et Louisa, Houria et Cassandre, Maria José et Marina auraient pu s’appeler, pourraient s’appeler Céline et Julie. Après tout, nous aussi on est des femmes, des filles, des sœurs. On est souvent amoureuses, toujours rêveuses. Mais nous, on est encore en vie.


Louisa, Cassandre et Marina, elles, elles ne sont que souvenirs, qu’un rire qu’on entend du fond de la mémoire, un trou béant dans le cœur de celles et ceux qui les ont aimées.
Maren, Houria et Maria José ont été les gros titres de la presse internationale. Dans les articles qui leurs ont été consacrés, les journalistes expliquaient qu’au Maroc, en Argentine, en Equateur et partout ailleurs il existe des êtres humains dépourvus d’humanité. Il existe des êtres capables de violer, torturer, tuer de sang froid. Les articles mentionnaient aussi le travail de la police locale. Je n’ai pas fini de les lire. Je n’ai pas envie de les lire alors, mes questions s’envolent au loin : Ont-ils ou vont-ils trouver les coupables ? Que vont-ils leur faire ? Que faire de personnes dotées de capacités cerebrales qui ne comprennent pas que violer, torturer et tuer, ça ne fait pas ? Sont-ils malades ? Recevront-ils un traitement ? Seront-ils fusillés ?

Pendant que les enquêteurs enquêtent, pendant que les proches pleurent, les noms de Maria José, Houria et Maren continuent de défiler sur mon écran. Après la presse, ce sont les réseaux sociaux qui les ont mis à l’honneur. Après avoir été assassinées à l’étranger, c’est Facebook qui les a tuées, qui les tue, commentaire après commentaire. Dans les groupes de voyageurs Facebook, là où les baroudeurs bien pensants viennent échanger leurs trucs et astuces pour ne pas payer l’entrée d’un parc à 2€, les lames affilées de mots coupables achèvent le respect des victimes.

Tu sais que je parle de toi, le voyageur de Facebook. Et c’est d’ailleurs à toi que je m’adresse. Toi qui m’a choquée lorsque tu as insinué que les victimes étaient coupables. Toi, qui m’a arraché des larmes de pitié et de rage.

Louisa et Maren visitaient la région d’Imlil au Maroc, Cassandre et Houria étaient à Salta en Argentine, Marina et Maria José étaient près de Montañita en Equateur. Elles ne voyageaient pas seules. Elles étaient deux. Aucun homme ne voyageait avec elles, mais elles n’étaient pas seules. Elles étaient deux. Une personne seule, est une personne qui n’est accompagnée de personne d’autre. Louisa était accompagnée de Maren, Cassandre de Houria et Marina de Maria José. Tu vois, elles étaient deux.
Combien de femmes faut-il pour égaler un homme ? En tant que femme doit-on toujours se déplacer en présence d’un homme pour ne pas tenter les humains déshumanisés ?
Et puis, quand bien même Louisa n’aurait pas été avec Maren, Houria et Cassandre auraient visité des pays différents, Marina n’aurait pas pu accompagner Maria José ; quand bien même elles auraient décidé de voyager seule, en tant que femme libre, en tant qu’être humain sans verge, auraient-elles mérité d’être violées, torturées et tuées ?
C’étaient des femmes, des filles, des sœurs. Tes filles, tes sœurs, n’ont elles pas le droit de voyager seules, libres, rêveuses ?

Toi, le voyageur dont l’ouverture d’esprit n’a d’égal, penses-tu vraiment qu’il « est inconscient pour deux jolies blondes scandinaves de sortir des sentiers battus » ? Si elles avaient été petites, brunes et rondouillettes, auraient-elles été moins coupable d’avoir été violées, torturées et tuées ? Penses-tu vraiment que les humain déshumanisés se baladent dans la nature avec un catalogue de La Redoute et ne s’en prennent qu’aux femmes, aux filles et aux sœurs qui ressemblent à celles des pages lingerie ? Penses-tu vraiment que l’inhumain ne s’attaque qu’aux canons de beauté ?
Tu sais, nous sommes plus de 7 milliards sur Terre. 7 milliards d’êtres humains, c’est beaucoup. Nous sommes 7 milliards de grands, de petits, de nez en trompette ou allongé, d’obèses, d’athlétiques, d’yeux en amande et de sourire resplendissants. Nous sommes 7 milliards d’individus différents. Beaux. Alors, une grande blonde n’est pas plus coupable d’avoir été victime d’un viol, qu’une petite rousse ou qu’une albinos.

Avant d’accuser les victimes d’être responsable de leur mort, prends quelques secondes pour réfléchir. Pour comprendre. Assieds-toi et essaie de comprendre qu’en accusant les victimes tu donnes raison aux humains déshumanisés. Essaie de comprendre qu’en disant que deux jolies filles blondes sont inconscientes de voyager seules hors des sentiers battus, tu fais croire aux femmes, aux filles et aux sœurs que pour être libre
il faut être accompagné d’un homme
, il faut être moche et qu’il ne faut surtout pas prendre le risque de découvrir le monde. Et puis, tu fais croire aux humains déshumanisés que si une femme, une fille, une sœur a eu l’audace de se croire libre de circuler, de rêver et de voyager, c’est qu’elle a cherché à se faire violer, torturer, tuer.

Mes larmes de pitié et de rage se dissipent. Avant d’aller préparer mon sac pour voyager seule, sans autre femme ni aucun homme, laisse moi te souhaiter une dernière chose. Si un jour tu as une fille, j’espère de tout cœur qu’à chaque fois qu’elle sortira faire la fête, elle rentrera saine et sauve ; qu’à chaque fois que tu iras la chercher à l’aéroport, tu la verras sortir de l’avion avec le sourire des voyageurs heureux ; qu’à chaque fois qu’elle rêvera d’être libre de circuler sans risque, tu lui tendra la main pour que son rêve se réalise. Et surtout, cher voyageur, j’espère que si un jour elle subit une agression sexuelle, tu la croiras et jamais, au grand jamais tu ne lui demanderas comment elle était habillée, si elle était maquillée, si avec sa copine elles étaient seules ni pourquoi elle sort alors qu’elle est si jolie.

Voilà cher voyageur, je te laisse entre les mains de Facebook. J’espère qu’un jour tu arriveras à comprendre que Maren, Louisa, Cassandre, Houria, Marina, Maria José et toutes les autres sont et resteront des victimes.

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