Comment le volontourisme m’a convaincu de ne pas sauver le monde !

« Sauver le monde », voilà ce que mon cœur répondait en silence lorsqu’on me demandait ce que je voudrais faire quand je serai grande.

Sauver le monde pour le sauver de lui-même, pour enrayer la faim, la soif, la haine et la stupidité. Sauver le monde pour instaurer l’équité, le respect, l’éducation et la paix. Sauver le monde pour vivre mieux, pour avoir bonne conscience, pour me sentir utile.

« Sauver le monde », un programme un tant soit peu ambitieux mais plutôt banal pour une ado française.

Avant de sauver le monde, j’ai eu envie de le connaître. Alors, à 15 ans j’ai pris mon envol, direction le Costa Rica. En un an j’ai respiré les Caraïbes, côtoyé la misère, vu passer des gamines de 12 ans enceintes du deuxième, vécu avec le racisme et les machettes une fois le soleil couché, découvert les villages bananiers et dansé à côté d’un poignardé, écouté le harcèlement de rue et je me suis perdue face à cet homme squelettique qui enfonçait une bouteille d’alcool à 90° dans son gosier malmené.
De cette année passée de l’autre côté de l’Océan, je suis revenue droguée aux voyages et l’âme plus révolutionnaire que jamais.
Installée confortablement sous le soleil cévenole, je n’avais plus de doute : ce que nous montre le 13h de TF1 n’a de vrai que ce petit papi qui collectionne les girouettes en forme de vaches. Car NON, tous les jeunes ne sont pas des délinquants, tous les étrangers ne sont pas des voleurs et tout le monde ne nous veut pas du mal !

Pour changer le monde je n’avais pas le choix, je devais étudier. Médecine, droit, journalisme, psychologie … qu’importait mon champ d’études du moment qu’il me permettrait de faire ce pourquoi j’étais née : sauver le monde ! Et puis, il me restait encore un an avant le bac donc j’avais plus que le temps nécessaire pour changer une bonne dizaine de fois les aiguillages de mon avenir professionnel !
Pourtant, consciente que le sauvetage du monde ne pouvait se faire sans études, je n’étais pas prête à attendre, assise à ne rien faire, en travaillant en tant que caissière au Super U du coin ou en allant à la rivière avec les copains. Je savais que malgré mon manque de formation je pouvais me rendre utile, quelque part, ailleurs, en offrant la seule chose que je possédais : mon temps et mon envie d’améliorer les choses.

Mon temps, je le passe à chercher des chantiers jeunes sur Internet. Construction, éducation, animation, soin d’animaux, plantation… Il y a de tout, pour tous, partout. Avec ce système les jeunes peuvent partir quelques semaines ici ou là pour sauver le monde, se sentir un super-héros, le temps de quelques sourires ou d’heures passées à bêcher sous le soleil brûlant d’Arique en échange de quelques centaines d’euros pour l’alimentation et l’hébergement.

Mon choix se porte rapidement sur un projet de prévention du SIDA et autres MST/IST au Burkina Faso. Quelques clics, une demande de dérogation car je n’ai que 16 ans à l’époque et le chantier n’est ouvert qu’aux jeunes majeurs, et me voilà prête à m’envoler pour le pays des hommes intègres.

Pour ne pas arriver les mains vides je fais le tour des planning familiaux du Gard et de l’Hérault pour récupérer préservatifs et matériel de prévention. Certains me donnent ce qu’ils ont sous la main, d’autres me disent que pour la prochaine fois je devrais prévenir avec anticipation histoire de repartir avec cartons entiers et d’autres encore m’expliquent qu’ils envoient des préservatifs en Afrique pour les revendre… Drôle de façon de gérer son stock de capotes gratuites !
Mon sac sur le dos, ma valise qui déborde de latex sous le bras, je me sens comme un contrebandier de l’aide internationale. A l’aéroport, mon trafic de préservatifs gratuits aura bien fait rire les douaniers qui ont fouillé ma valise alors que ma timidité m’aura fait passer par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel !

Ma rencontre avec le pays des hommes intègres a disparue au gré du vent de ma mémoire voyageuse. Si je ne me souviens pas des détails de ces trois semaines d’héroïsme solidaire, les grandes lignes ont changé ma vision du monde (et de mon avenir de super-héros !)

Des centaines de jeunes s’entassent dans la cour d’une école de Ouagadougou, la capitale. Sur la terre sèche on nous explique calmement que le projet de prévention n’existe pas mais, maintenant que nous sommes là, autant nous rendre utile en rejoignant l’un des deux projets « réels » : la plantation d’une forêt au milieu de nulle part ou du soutien scolaire auprès d’enfants du CP à la 3è.
Des enfants ou une pèle ? Des cris ou de la poussière ? La ville ou la campagne ? La peste ou le choléra ? Qu’est-ce que je fais là ?

Sans vraiment savoir pourquoi, je choisis les enfants. Peut-être pour rester en ville, peut-être parce que les autres jeunes du chantier avaient l’air sympa…
Avant même qu’on nous explique le fonctionnement des activités, le directeur récupère tout le matériel scolaire que les Français avaient apportés avec eux. Puis, en petits groupes nous allons acheter un matelas. Oui, oui, un matelas car lorsque l’on paie l’hébergement pour le séjour, il ne s’agit que des toits, du mur et des douches qui servent de latrines aux gamins.
En revenant du marché, des enfants se jettent sur nous pour savoir quel matelas ils pourront récupérer lors de notre départ. A chaque chantier, les volontaires offrent le matelas à un enfant de l’école. Le piège de la générosité, le piège de la coopération sans étude réel du besoin des populations.

Nous nous organisons tant bien que mal dans ces grandes pièces transformées en dortoir de fortune. Nous nous organisons tant bien que mal pour faire du soutien scolaire auprès d’enfants parfois non-francophones qui viennent là plus par curiosité et envie de rire que pour travailler. Nous nous organisons tant bien que mal pour prendre la parole sans avoir recours aux sévices corporels monnaie courante ici le reste de l’année.

Je m’occupe des CE2 avec 5 autres filles. Certaines ont le BAFA, moi j’ai une peur panique des gamins. Après quelques jours passés à essayer de les faire lire et écrire (sans matériel car confisqué par le directeur), nous sommes passés à l’apprentissage de l’alphabet, puis nous nous sommes résolus à faire des jeux de colos.
Dans l’hystérie générale nous chantons, dansons, faisons des jeux extérieurs. Les gamins s’éclatent, moi, j’essaient de ne pas partir en courant.
Pourtant, malgré les cris de joie et l’enthousiasme des mômes, le directeur s’énerve : nous sommes dans une école, pas un centre aéré ! Nous sommes là pour faire du soutien scolaire, pas de l’animation !
Cette conversation sera le début de ma prise de conscience : comment cet homme qui revend le matériel scolaire au « marché noir » peut se permettre d’hausser la voix sur des volontaires sans formation venus apportés quelques sourires aux enfants déjà  joyeux ? Comment un homme qui détourne de l’argent peut oser critiquer notre manque de compétences pédagogiques ?

Et les douches, Monsieur le directeur, on en parle ? Pour que nous puissions nous laver les enfants n’ont plus le droit d’acceder à ce qui leur sert de latrines. Pour que nous puissions nous doucher l’eau a été ouverte alors qu’elle est fermée le reste de l’année. Cette injustice me met hors de moi. Je décide donc de n’utiliser que le stricte minimum d’eau et je passe plusieurs jours sans me laver. Je pue ? Tant pis ! Je suis noire de poussière ? Tant pis ! Ma décision ne changera rien aux conditions scolaires des gamins ? Tant pis, mais au moins je ne soutiendrai pas ce système d’injustice !
Cette conversation sera le début de la fin de mon chantier jeune : je passe de moins en moins de temps dans l’école et parcours de plus en plus les rues de Ouaga. Seule ou en petit groupe je visite, je me perds, je profite de ces quelques semaines pendant lesquelles je ne changerais pas le monde.

paysage burkina faso

Plus de 15 ans après cette expérience je ne regrette en rien avoir essayé de sauver le monde en partant 3 semaines au Burkina Faso.
Là-bas, j’ai appris à conduire un scooter, je me suis baigné sous une cascade loin des sentiers battus, j’ai bu de la bière chaude, j’ai ri, j’ai dormi dans le hall d’un hôtel, j’ai marchandé, je me suis énervée contre le racisme, je suis montée avec 9 autres personnes dans une 4L, j’ai chanté, j’ai fait rire des enfants en essayant de danser sur des rythmes africains, j’ai découvert des paysages magnifiques et j’ai rencontré des dizaines de personnalités qui avaient en commun le doux rêve de se rendre utile pour vivre dans un monde meilleur.

Là-bas, j’ai écouté un jeune m’expliquer qu’il pouvait passer la journée à l’ombre à boire de la bière fraîche car, il y a tellement d’ONG étrangères qu’il n’a même plus besoin de travailler pour vivre.
Là-bas, ce Burkinabé m’a fait comprendre que ni aujourd’hui ni demain je ne changerai le monde.
Là-bas j’ai compris la différence entre coopération, solidarité internationale, humanitaire et l’arnaque du volontourisme (voyage touristique pendant lequel le voyageur se rend utile auprès des populations locale. En théorie.)
Partie en tant qu’apprentie héroïne, je suis revenue du Burkina Faso changée. Grâce à l’entourloupe d’un projet inexistant et à la découverte d’un autre à mille lieues des besoins de la population locale j’ai compris que nous nous pourrons pas changer le monde, que le monde n’a pas besoin de l’humain pour être sauvé, mais l’humain a besoin de se changer pour se sauver.

Malgré des études en coopération internationale, malgré la révolte constante qui fait rage dans mon cœur à chaque fois que je frôle un CRS énervé, que je vois que des milliers de personnes meurent au profit de vendeurs d’armes, que je lis le racisme sur des visages vengeurs, que Zemmour prend la parole en public, que Ménard refuse l’option sans porc dans les cantines, que Macron revient sur nos acquis sociaux parce que les pauvres nous dépensons trop d’argent public, que des femmes meurent tous les jours parce qu’on leur refuse la libre disposition de leur utérus (voir mon article sur l’avortement en Amérique Latine), je sais que je ne changerai pas le monde.

Avec mes actions quotidiennes je change MON monde. Je partage mes opinions avec qui veut les entendre et je reste fidèle à mes idéaux rêveurs, rêvés, enchanteurs.
Grâce à mes études et mes voyages, j’essaie d’expliquer à qui veut me lire que pour se rendre utile nous n’avons pas besoin de traverser l’Océan : des SDF il y en a en France, des étrangers aussi, des pauvres, des malades, des drogués, d’anciens taulards que l’on rejette, des femmes isolées, et tout un tas de sourire cachés par la détresse, le besoin, le froid et la peur.
J’essaie aussi d’expliquer à ceux qui veulent voyager pour joindre l’utile à l’agréable, qu’il vaut mieux acheter sur place et donner à des assos locales, éviter de construire des puits en saison des pluies sans tenir compte de la profondeur des nappes phréatiques en saison sèche, éviter d’aller jouer les nounous d’orphelins au Cambodge si ce n’est que pour les laisser quelques jours plus tard, refuser de se balader à dos d’éléphant et de pas prendre le menu qui sert des oeufs de tortues…

Le Burkin Faso, le volontourisme, les jeunes engagés et enragés que j’ai rencontré et les sourires échangés à coups de chocs culturels pendant 3 semaines auront ouvert mon appétit de voyages et ma soif de justice tout en m’apprenant à grands coups dans mon ego que ce chantier jeune n’aura servi à rien en terme d’entraide internationale !

Et toi, cher lecteur, as-tu déjà vécu une expérience de volontourisme ? Quel souvenir en gardes-tu ?

 

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18 commentaires sur “Comment le volontourisme m’a convaincu de ne pas sauver le monde !”