Maudit retour, retour chéri

“Ce que j’aime dans les voyages, c’est l’étonnement du retour.”
(Stendhal)

Retour,

Retour, je te maudis. Je te maudis, toi et ton nom que l’expérience grave au plus profond de mes mauvais souvenirs … toi et la solitude que tu poignardes dans mes souvenirs … toi et ces larmes sèches qui lacèrent mon coeur lorsque je lui souris un adieu indéfini … toi et cet amour que tu m’as volé lorsque tu m’as rappelé en France … toi et cette déclaration trimestrielle qui ne prendra jamais en compte la richesse de son cou gras et de ses bras frais … toi et ce RER dans lequel je me perds au fond de mes écouteurs pour ne pas entendre leurs sifflements, pour me faire croire que je ne l’ai pas quitté pour rien …

Retour maudit, je te hais. Je te hais toi et ces souvenirs de soirées auxquelles je n’ai pas participé … toi et ce silence qui m’accuse d’avoir été absente pour sa fièvre, son coeur ouvert, son enterrement … toi et le regard de ce neveu qui ne me (re)connait pas … toi et cet enfant que je n’ai connu qu’imprimé en noir et blanc sur une échographie asexuée … toi et ces photos de mariage remplie de mon absence … toi et ces douaniers qui m’accueillent d’un « Passeport ! » sans « bonjour » ni « merde », le regard débordant d’un racisme professionnel …

Retour haït, je t’en veux. Je t’en veux pour cet amour abandonné sur le quai d’une gare … pour cette solitude routinière … pour m’avoir fait croire que pendant mon absence rien n’aurait changé … pour ce sourire amer qui a décollé avec moi avant de s’évanouir dans les airs … pour l’illusion dans laquelle tu as bercé mon envie de partager mes photos, mes films et le goût de pomme d’une banane péruvienne …

Putain de retour, comment ai-je pu être assez niaise pour croire que tu serais différent de tes frères passés ?

Putain de retour ! Putain de retour, là-bas je rêvais de toi, de ton fromage et de tes cafés en terrasse. Là-bas je t’aimais, t’espérais, t’enviais. Là-bas je t’imaginais beau et haut en couleurs, beau et riche en retrouvailles. Là-bas tu étais espoir mais … mais aujourd’hui je pleurs l’erreur qui m’a poussée dans tes bras …

Putain de retour … pourquoi ? … Pourquoi laisses-tu ma rage et les larmes, mes regrets et mes oublis me serrer la gorge ? Pourquoi ? … Pourquoi lorsqu’assise seule au milieu de ces visages vieillis par mon absence je me prends à espérer ? Pourquoi ? … Pourquoi lorsqu’elle me demande de quoi demain sera fait je me prends à espérer ? Pourquoi laisses-tu ma rage et mes oublis, mes larmes et mes regrets se dissiper ? …

Retour, et si … et si ma rage et mes larmes, mes regrets et mes oublis, cette souffrance qui alimente mon coeur depuis que j’ai foulé ton sol n’étaient que peur ? Cette peur que je fuis encore et toujours aux quatre coins du monde … La peur de sentir sur moi se poser un silence accusateur … de devoir me présenter à ce neveu que je n’aurais connu qu’imprimé en noir et blanc … d’avoir laissé mon coeur se briser en vain … de me retrouver seule, sans personnes à qui raconter mes photos, mes films et le goût de pomme d’une banane péruvienne … que tout soit comme avant, figé dans ce monde que je tourne à toute vitesse … que tout soit différent, que le monde ait continué à tourner loin de moi et que jamais, je n’aurais assez de vitesse pour rattraper sa course …

Retour, et si … et si je m’étais trompé ? Et si ton nom était synonyme de liberté ? De cette liberté chérie que je cherche encore et toujours aux quatre coins du monde. Cette liberté que tu m’offres sur le plateau des possibles.

Retour chéri, la rage et les larmes, les regrets et les oublis se sont évanouis dans les airs. Les sourires, les caresses, les éclats de rire avec cet enfant sorti d’une image en noir et blanc me rappellent à la réalité.
Les pieds fixés dans ce chez moi éternellement éphémère je tourne sur le monde à toute vitesse.
Demain je pourrai devenir blogueuse, écrire un livre, faire de l’intérim, être embauchée en CDI, travailler avec des enfants du voyage, faire les saisons, être réceptionniste dans un grand hôtel, vendre des séjours à la carte, reprendre mes études, profiter du RSA, aimer, être mère, être prof, être vacataire. Demain je pourrais être astronaute, pilote de ligne, vendeuse de savonnettes, conseillère juridique ou ingénieur agronome.

Retour adoré, là-bas j’ai aimé, j’ai travaillé, j’ai démissionné, j’ai levé le pouce pour rejoindre le vent. Là-bas j’ai abandonné des bouts de coeurs qui fleuriront dans les souvenirs des rencontres passées. Là-bas j’ai laissé une parenthèse de ma vie, une parenthèse que j’ai fermé pour te serrer dans mes bras.

Retour aimé, je te remercie. Je te remercie pour ce vertige qui m’affole lorsque tu m’offres autant de liberté … je te remercie d’être resté chez moi pendant que j’étais loin de toi … pour la patience que tu m’offriras lorsque je te quitterai à nouveau …

Retour, je t’aime, toi et ton nom que l’expérience grave dans mes meilleurs souvenirs.

Maudit retour, putain qu’est-ce que je t’aime !

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4 réflexions sur “Maudit retour, retour chéri

  1. Pingback: Article Collaboratif : Retour de voyage, l’envers du décor par 7 Blogueurs Voyage | Traces de Voyages

  2. Pingback: Du voyage à l’expatriation | – Voyages d'une plume –

  3. Je suis contente de tomber sur cet article, qui reflète exactement l’état d’esprit où je me trouve maintenant, une semaine après le fameux retour … Je me surprends à me demander « et si j’étais restée? » « pourquoi je suis rentrée? », au milieu des gens qui me demandent comment se sont passées mes « vacances » (pour qualifier un voyage seule en amérique du sud, où j’ai beaucoup plus dépassé mes limites que d’habitude), et veulent que je leur raconte « tout » mais changent finalement de sujet (probablement parce que je ne sais pas « raconter », et même, je ne sais pas si ça se raconte vraiment ce genre d’expérience …). Bref, beaucoup de blabla pour pas grand-chose, mais merci de me faire moins me sentir seule!

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