Souvenirs d’un volontariat européen

“Le plus grand plaisir que je connaisse est de faire une bonne action en secret et qu’elle soit découverte par hasard.”

(Charles Lamb)

A 17 ans on peut aimer, rire, pleurer. A 17 ans on fait la fête comme si demain n’existait pas. A 17 ans le futur est un temps compliqué que l’on noie dans les sentiments présents. A 17 ans on peut comprendre que les réformes sur les universités nous concerne, alors à 17 ans on bloque son lycée, on fait des AG, on se politise et on manifeste. A 17 ans on n’a peur ni des CRS ni des heures de colle. A 17 ans on vit.

Pourtant, avec le printemps, les 17 ans nous apportent son lot de doutes et d’interrogations. Le bac approche, les dossiers d’inscriptions fleurissent et les conseillers d’orientation nous embrouillent les rêves. Moi, à 17 ans je voulais voyager, sauver le monde et être heureuse. Malgré ce grand projet de vie, mes professeurs me conseillaient d’entrer en prépa littéraire, le CIO ne jurait que par la fac et mon compte en banque me permettait à peine d’acheter un kebab de temps en temps. Pas évident à 17 ans de concilier ses rêves avec la réalité …

A 17 ans j’étais timide. Timide, mais curieuse. C’est pour ça que lorsque j’ai entendu ces inconnues parler d’un volontariat rémunéré à l’étranger, j’ai pris mon courage à deux mains et je leur ai parlé. Au diable ma timidité, le mot « voyage » était alors le sésame de toute conversation improbable. Alors que les deux jeunes filles m’expliquent brièvement leur histoire je ne retiens que trois lettres : « SVE » … « SVE » … « SVE » … « C., concentre-toi, tu n’as que trois lettres à retenir jusqu’à ton ordinateur ».

Une fois de retour chez moi je m’épuise les yeux à lire tous les articles concernant le Service Volontaire Européen. En quelques clics me voilà sur la base de donnée des volontariats prête à trouver le projet de mes rêves. Saperlipopette !, tout est en anglais et je ne comprends qu’un mot sur deux ! Pas grave, si l’amour donne des ailes, l’envie de voyager décuple mon niveau d’anglais !

A l’époque j’avais envie de savoir : savoir si ce que nous raconte les livres d’histoire sur l’ex-URSS était vrai … savoir quels souvenirs sont gravés dans les mémoires des anciens « soviétiques » … savoir ce que la politique réserve à ces pays … savoir si l’herbe est plus verte chez nos voisins européens … savoir si le rêve marxiste peut se réaliser … savoir ce qu’a fait Staline … savoir qui a participé à la Révolution de Velours …

Je voulais savoir, je voulais voir, je voulais entendre et comprendre les témoignages de ceux qui ont vécu sous le régime soviétique. Peu m’importait le thème de ma mission du moment que je partais auprès de la mémoire vivante d’une époque récemment révolue.

En moins de 3 mois de recherches la Slovaquie me répond et voilà que je signe pour une mission d’un an à partir de septembre 2006. Votre mission, si vous l’acceptez, sera de travailler avec des personnes en situation de handicap … Enfin, ça, c’est ce que je croyais !

Arrivée à Nitra (Slovaquie), je découvre que pour ma directrice, au niveau d’anglais plus qu’approximatif, « personnes en situation de handicap » et « enfants en situation de précarité sociale » se dit de la même manière… Mais qu’à cela ne tienne, j’ai 18 ans, je suis en Europe Centrale, dans un pays que tout le monde appelle encore Tchécoslovaquie 15 ans après son indépendance et ce ne sont pas quelques morveux qui vont ruiner mon bonheur !

Alors que la bureaucratie française peut rendre chèvre n’importe quelle personne saine d’esprit, l’administration slovaque bat tous les records d’absurdité : mon centre de loisir était situé dans un bâtiment géré par une personne qui avait décidé de dresser « la liste noire des enfants méchants qui n’auraient pas le droit de venir jouer dans les locaux ». Travailler dans un centre de loisir où les enfants n’ont pas le droit d’entrer est un chouia compliqué. J’ai donc dédié mes premières semaines en Slovaquie à des tournois de baby-foot entre volontaires. Du matin au soir, pendant que notre directrice négociait l’abandon de la liste noire, E. la Danoise et M. l’Allemand m’apprenaient l’anglais et m’aidaient à perfectionner mes mouvements de poignets pour le baby-foot.

La situation a quelque peu changée lorsque le directeur du bâtiment a accepté de laisser entrer les enfants dans le centre de loisir mais mon amour pour les êtres de moins d’1m30 restait mince. J’ai donc pris les devant et j’ai proposé à ma directrice de faire de la prévention sur les risques liés à l’alcool et aux drogues ainsi que de la prévention sexuelle. Dans un pays très catholique où certains jeunes attendent le mariage pour avoir des relations sexuelles, où d’autres ne savent pas que la pilule ne protège pas contre le VIH et où les taux d’éthylisme battent tous les records, mon initiative a très bien été accueillie dans les bars et universités de la ville.

Pour compléter mon emploi du temps, je me suis aussi dirigée vers un festival international de théâtre où, quelques heures par semaine, j’aidais aux tâches administratives

Au moment de signer mon contrat de SVE je ne signais pas seulement pour une mission dans un centre de loisir : je signais surtout pour me rendre utile auprès d’associations ayant besoin de volontaires. J’ai eu de la chance d’être accueillie par une directrice qui partageait mon point de vue et qui m’a encouragé à travailler auprès d’autres structures.

Grâce aux séminaires obligatoires pour tous les volontaires, j’ai rencontré de nombreux jeunes venus des quatre coins de l’Europe. Ephémères ou pérennes, ces rencontres m’ont permis de voyager en Slovaquie, de découvrir de nouveaux projets et d’échanger autour de la notion de volontariat. Nous avions tous entre 18 et 26 ans, nous avions tous des parcours différents, des rêves personnels, des projets plein la tête et cette volonté commune de « changer le monde ». Certains avaient compris que l’on ne peut pas changer LE monde, mais qu’on peut changer SON monde. D’autres, comme moi, encore jeune, voulaient « travailler dans l’humanitaire » sans vraiment savoir ce que c’était ni comment y accéder. D’autres encore voulaient seulement voyager ici et là pour grandir, découvrir et se découvrir …

Comme je l’espérais j’ai eu de nombreuses occasions de parler avec des jeunes et moins jeunes de l’Union Soviétique. Au plein cœur de l’Europe j’en ai aussi profité pour aller à l’opéra à Kiev, boire un vin chaud sur le marché de noël de Vienne, me perdre dans la banlieue de Bratislava, changer d’année à Budapest, me prendre une énorme claque à Auschwitz-Birkenau. J’ai bougé, dansé, aimé, voyagé. J’ai échangé, découvert, marché, campé. Tous ces petits riens ont été mille fois plus utiles dans mon orientation professionnelle que n’importe quel CIO ! Si j’étais arrivée en Slovaquie sans aucune idée quant à mon futur universitaire, ce que mes yeux ont vu, ce que mes oreilles ont entendu et ce que mes mains ont touché m’ont permis de me découvrir et de découvrir ce que j’aimais faire : voyager en me rendant utile ici et là. Il ne me restait donc plus qu’à me renseigner sur des formations me permettant de joindre l’utile à l’agréable, en France et ailleurs.

Dix ans après mon SVE, je réalise une fois de plus tout ce que m’a apporté cette expérience. Alors que les professionnels de l’éducation nationale étaient contre mon projet, je pense que partir en SVE tout de suite après le bac a été une excellente idée. A mon retour je me connaissais un peu mieux, j’avais découvert de nombreux aspects de la Céline que je suis, j’avais les idées plus claires sur mon futur professionnel j’avais un sourire qui ne me quitterait plus jamais. Malgré les prédictions d’échec scolaire des conseillers d’orientation, j’ai un bac +5 en Relations Interculturelles et Coopération Internationale, j’ai étudié le tchèque, je retourne de temps en temps en Slovaquie, je suis toujours autant accro aux voyages et aux rencontres, j’ai encore et toujours des rêves plein la tête et surtout, je ne suis plus l’ado qui rêvait de changer le monde coute que coute : je suis l’adulte qui troque ses problèmes quotidiens par des solutions simples pour que le monde qui m’entoure s’embellisse de jour en jour …

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6 réflexions sur “Souvenirs d’un volontariat européen

    • La Slovaquie est un pays magique, magnifique … Aussi bizarrement que cela puisse paraître j’ai aimé Nitra : les soirées passées à contempler la ville depuis l’Eglise-château … mon immeuble construit à l’époque soviétique … les concours de pétanque au bord du fleuve … les conversations gestuelles avec les pharmaciennes juste pour expliquer des maux de têtes … le théâtre austèrement soviétique … ces mamies qui vendaient les produits de leurs potagers pour gagner 3 francs 6 sous … les rencontres avec ces étudiants qui rêvaient de traverser l’Europe en stop juste pour voir la mer …
      Et puis, bien sûr, j’ai aimé sortir de Nitra … me perdre dans les Fatras … grimper dans les Tatras … prendre le bus pour aller boire une tasse de vin chaud à Vienne … prendre le train pour aller me réchauffer dans les thermes de Budapest … faire du stop pour profiter des ruelles des petites villes slovaques …

      Un très beau pays où j’aime aller me ressourcer de temps à autre !

      Aimé par 1 personne

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  3. Bonjour Plume,
    Ta plume émerveille mes yeux et mes sens.
    Tu as un don, celui de faire voyager le lecteur par tes écris.
    J’ai pris beaucoup de plaisir à te lire. En te lisant j’ai trouvé de la paix intérieure. Tes paroles diffusent de l’amour et du bien-être, du rêve et de l’évasion. Je me suis sentie transportée et apaisée.
    Bon voyage et au plaisir de te lire
    Maha

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    • Merci pour ce commentaire très touchant Maha.
      J’espère, à travers mes textes, continuer à faire voyager mes lecteurs ici et là, au fil de mes découvertes, de mes rencontres et coups de coeur

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