Voyage déconnecté : je l’ai fait !

Choisir sa prochaine destination en fonction du prix d’un billet, comparer les plus beaux hôtels d’une ville, créer son itinéraire étape par étape au kilomètre près… Depuis l’arrivée des smartphones préparer son voyage n’a jamais été aussi simple. Fini les conversations mimées avec la guichetière de la gare routière, fini le chauffeur de bus qui oublie de s’arrêter, fini le partage d’une mangue verte salée avec toute la banquette arrière. Aujourd’hui, même lorsque l’on décide de partir sur un coup de tête on sait que quelques clics suffiront à nous trouver un toit pour la nuit et un aligot pour le ventre.

Oh, ne crois pas que je critique le voyage connecté. J’ai moi-même succombé à la facilité. En même temps, comment résister à la tentation d’avoir tout les savoirs du monde à bout de doigt ?

Cap vers un Est connecté

Pour mon voyage en Slovénie je savais que je pouvais emprunter des sentiers non balisés. Ma géolocalisation me suivait à la trace pour me guider vers un bout de goudron où user mes semelles.
Lorsque je me sentais seule, je passais des heures à rire et débattre avec mes amis du bout du monde.
Quand ma tente s’est éventrée en pleine nuit sous la pluie, j’ai pu retrouver du réconfort dans le 06 de ma mère. Et puis, au lieu de noircir des dizaines de petits carnets j’ai partagé ma traversée en temps réel sur les réseaux sociaux. En Slovénie j’ai vécu un bonheur connecté ; un bonheur emprisonné.

On ne se rend compte de l’importance emprise des choses qu’après les avoir perdues.

La fin du voyage connecté

Après trois ans de service, l’obsolescence a rattrapé mon smartphone. De retour de la frontière hongroise, il a décide de ne plus charger. J’ai testé différents câbles, différentes prises, différentes postures de yoga (note à moi-même : faire la posture du guerrier au soleil ne sert à rien quand il s’agit de charger un téléphone). Mais non, rien. Le noir total.

Seule dans un pays inconnu, j’ai réappris à vivre déconnectée. Sans portable je n’avais ni GPS, ni livre ni amis. Sans smartphone j’ai plongé dans mes souvenirs de voyages où l’humain était à portée de main.

Aile d'avion sur montagnes

Apprendre une langue sans Babel

J’avais 15 ans lorsque je suis partie au Costa Rica. Je ne parlais pas espagnol, je ne connaissais personne, ne savais rien du pays et n’avais pas de téléphone portable. A quoi bon en avoir ? Est-ce qu’en 2003 les SMS pouvaient traverser l’Atlantique ?

Je suis dans ma première famille d’accueil. Après une semaine à vivre sur une exploitation de la United Fruit Company / Chiquita, j’ai pris le chemin de l’école. Tous les cours étaient en espagnol. Je comprenais un mot sur 100 et n’avais pas de traducteur virtuel à qui soumettre mes interrogations. Alors, pour parler, je mettais des « o » et des « a » à la fin de chaque mot, je souriais bêtement en espérant qu’on n’était pas en train de me poser une question et, lorsque l’entendais un point d’interrogation se glisser dans la phrase je répondais « si ». Répondre « oui » à tout est une très mauvaise idée. Surtout quand on te demande ton âge !

A la récré on se retrouvait entre ados : ils papotaient et moi j’essayais de comprendre cette langue nouvelle. Le soir, on se séparait. Chacun rentrait chez soi. Pour partager les derniers potins, nos angoisses d’ados et les solutions miracles contre l’acné, il fallait attendre le lendemain.
Je ne sais plus si on avait un portable costaricien ou non. Peut-être. En tous cas une chose est sûre : Siri n’a jamais vécu dans les Nokia 3310.

Aimer les mots voyageurs sans Gmail

A 10 000 Km de ma famille, de mes amis, de mes repères et de mes racines j’ai appris à écrire. J’ai appris l’amour des mots et des lettres.
Mes parents me téléphonais une fois par semaine, chacun.
Mes amis, eux, ne pouvaient pas se permettre de faire exploser les factures de téléphone du fixe familiale. Alors, on s’envoyait des lettres, des colis, des playlist sur K7. Presque chaque jour j’écrivais ou recevais des mots voyageurs. J’étais au courant de tous les potins, de toutes les amours adolescentes, de tous les cœurs brisés de mon groupe d’amis, avec trois semaines de retard.
Aujourd’hui les sentiments ne prennent plus le temps de faire le tour du monde pour se déclarer. Il s’échappent sur un clavier et dessinent des courbes universelles sur nos écrans plats.
Aujourd’hui je t’aime. Aujourd’hui tu le sais.
En 2003 si une lettre m’avait touché, il fallait attendre des semaines pour son auteur sache que des larmes avaient coulées. Puis séchées.
J’aimais recevoir et écrire ces lettres, penser chaque mot avant de lui donner vie, regarder les Caraïbes et les imaginer au loin, écrivant leurs dernières rencontres.

A 31 ans je garde encore ces lettres de voyages. L’encre s’est parfois évaporée, les relations se sont effilées mais le temps passé à écrire est l’un des plus beaux cadeaux que l’on puisse faire.
Merci à toi, à Elle, à Lui et à tous ceux qui m’ont écrit.

Dormir chez des inconnus sans couchsurfing

Lors de mon échange interculturel je profitais de chaque week-end, de chaque vacances pour découvrir le pays. Je voyageais en bus et dormais chez des parents de ma famille d’accueil. Je voyageais grâce à la générosité de celles et ceux qui m’accueillaient, au temps qu’ils passaient à me cuisiner du riz aux haricots rouges et à celui qu’ils prenaient à me faire découvrir leur univers.
J’ai dormi dans des maisons de trois pièces ou vivait une famille de 5 ; dans des lotissements surveillés sortis tout droit de Beverly Hills et dans des chambres que j’ai partagé avec des cafards volants.

Pour trouver ces « chez moi » d’un soir, pas de maps.me. Je devais lire et comprendre les adresses costariciennes.
« Quartier San Juan. 50 m Nord et 225 m Est du terrain de basquet. » Et ça, c’était pour les adresses « faciles » !
J’ai déjà du me rendre à quelques dizaines de mètres d’un ancien manguier. Quand on a passé son enfance à crapahuter dans la forêt de Fontainebleau, on a du mal à reconnaître un tronc de manguier. Et puis, au Costa Rica, il y en a partout des manguiers !

Pour connaitre les « incontournables » d’une région et savoir où dormir, je devais vaincre ma timidité et parler. Parler, demander aux locaux de me raconter leur ville, leur jungle, leur plage. Parler et faire confiance aux recommandations d’inconnus qui ont depuis longtemps déserté ma mémoire. Parler et me laisser accompagner par des personnes qui prenaient le temps de m’offrir leur sens de l’orientation.

Street Art dans les rues de Diego Suarez, Madagascar. Artiste : JACE

Frôler la mort sans Wikipedia

Aujourd’hui, dès que j’ai un doute, j’ai le réflexe « Wikipedia ». Les noms de fleur, l’histoire de Charles IV, la vie de la Reine Margot ou les vers de Quevedo, tout y passe. Dans le métro, la voiture ou même en forêt, je ne laisse pas le doute s’installer en moi : j’écris, je cherche, je trouve et je repars le sourire aux lèvres.

Tu l’auras compris, au Costa Rica, tout n’était pas aussi simple. Alors, le jour où j’ai commencé à avoir des vertiges et à ne plus pouvoir me tenir debout j’ai attendu. J’ai dormi et, à l’aube, j’ai été au dispensaire. J’ai attendu des heures, dans le noir, avant qu’il n’ouvre. Mes souvenirs sont brumeux et je ne saurais te dire ce qu’il s’est passé. Je me souviens des injections dans la fesse gauche, de l’hôpital, de l’infirmier qui m’a demandé de patienter parce que « c’est normal, c’est la dengue » et du médecin qui m’a proposé de me faire hospitalisé. J’avais 7,5 de tension et une peur bleue de l’hôpital. J’ai souri, je crois, et j’ai décliné son invitation. Je suis rentrée chez ma première famille d’accueil et j’ai attendu que ça passe.
Ce n’est que bien plus tard que j’ai su que la dengue était une maladie grave et que j’étais au stade 3. Le stade 4 c’est la dengue hémorragique, la dengue mortelle.
Sans Wikipedia ni Google Translate à portée de main j’ai pris un risque. Sans Wikipedia ni Google Translate, j’ai évité de sombrer dans la peur de mourir loin de ceux que j’aime.

Danser sans Uber

A 18 ans je suis partie vivre un an en Slovaquie. Internet faisait parti du quotidien. Au travail du moins. J’aimais arriver plus tôt pour consulter mes mails et envoyer quelques nouvelles, en attendant d’écrire des lettres. Internet ne me servait qu’à ça.
Pour consulter les horaires de train, le prix des hébergements ou trouver un resto végétarien je devais sortir, aller à la gare ou à l’office de tourisme. Encore une fois je devais parler. Parler à des humains, pas à Google.

A 18 ans je sortais beaucoup. A Nitra, ville étudiante, la vie battait son plein les lundis et mardis soirs. Dans une ancienne boulangerie soviétique je dansais au milieu d’inconnus. Dans un vieux théâtre de marionnettes, j’écoutais du jazz. Mais, entre la fermeture et l’aube, entre les derniers rires et les premiers bus, Uber n’était pas là pour me ramener chez moi. Alors, je pouvais soit marcher entre 2h pour atteindre ma tour grise soit dormir chez des amis. Crois-moi à cette heure d’entre nuit-et-jour tu n’as pas envie de monter une côte interminable !

La première fois que j’ai dormi chez Roman et Jan je n’avais pas compris qu’ils vivaient en cité U. Alors je les ai suivi. A quelques pas de leur tour grise Jan m’a passé son sweat à capuche et a insisté pour que je le mette. Roman est passé devant, a fait diversion auprès du gardien et j’ai couru jusqu’à l’ascenseur. Au huitième étage je me suis retrouvée dans une chambre de 6 étudiants. Ils m’ont expliqué que les filles dormaient dans une tour, tout aussi grise.
Sans Uber j’ai pu me lier d’amitié avec tous les ingénieurs agronomes en devenir qui m’ont souri ce soir-là.

Street art, San Juan Capital, Argentine

Laisser son cœur pleurer sans Facebook

Oui, c’était la belle époque. L’époque sans smartphone, sans écouteurs, sans avoir les réponses à tout, tout le temps. C’était l’époque des aller-retours chez le photographe pour faire développer ses photos, l’attente du facteur, les rencontres faciles parce qu’indispensables. C’était aussi l’époque de l’insouciance (comment aurais-je pu prévenir qui que ce soit s’il m’arrivait quelque chose ?), de la confiance et de l’inconnu. Enfin, c’était l’époque où mon coeur se brisait à chaque amitié perdue.

Sans Facebook, Twitter et compagnie, garder le contact passait obligatoirement par Hotmail, MSN et La Poste. Sans connexion quotidienne, puis, avec l’arrivée des réseaux sociaux et le nomadisme, les amitiés internationales se sont envolées aux quatre vents.
Aujourd’hui je ne gardent de ces années que les souvenirs de soirées de Scrabble, les barbecues de patate, les rires et les regards complices.

Replonger dans les souvenirs heureux sans smartphone

Ma fin de voyage déconnecté en Slovénie m’a replongé dans ces souvenirs heureux. Seule et isolée j’ai marché le sourire aux lèvres en pensant à mes premiers pas de voyageuses. J’ai demandé mon chemin, je me suis perdue en ne sachant pas vers quelle « gauche » je devais tourner. J’ai passé des heures dans les offices de tourisme et laissé mes oreilles indiscrètes écouter des conversations incompréhensibles.

J’ai retrouvée des sensations, des envies de voyage déconnecté mais, seule au milieu de tous ces smartphones j’ai compris que plus rien ne sera jamais comme avant. Seule dans ce monde ultra-connecté, j’ai ressenti la saudade du voyage.

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