Hier la Terre a tremblée: 6,9 sur l’échelle de Valparaíso

Le nez endormi par l’automne, les yeux encore inondés par les êtres étranges de la Perotá Chingó, le coeur frétillant d’un chez moi fraternel, je rentre vers ce « chez moi » volontaire, temporaire, porteño.

Après deux jours de retrouvailles, concerts, découvertes et désorientation á Santiago, le calme de Valparaíso m’offre quelques heures de brouhaha partagé.
Aujourd’hui l’atmosphère pèse sur le port. L’air est dense. La lumière dérange la tranquillité agitée.
Hier, alors que je profitais du stress de la capitale, la Terre tremblait sur Valpo.


Sous son calme apparent, elle continue de danser sous nos pieds. Si ma conscience est trop occupée à divaguer pour le comprendre, je sens dans mes veines couler une sensation de mal être, de dérangement inexplicable et pourtant expliqué.
Animal civilisé, éloigné de la nature, je mets ça sur le compte du rhume et continue ma vie de volontaire nomade.

Comme souvent à l’auberge, ce soir nous fêtons des départs, des retours, des retrouvailles, au revoir, bienvenues.
Avec R. nous balladons nos virus enrhumés jusqu’au marché. Droite … gauche … la lumière devient de plus en plus étrange … toujours tout droit …

Sur la droite quelques personnes stoïques tendent leurs smartphones vers les nuages gris. De la fumée sort d’un immeuble. Comme des papillons attirés par un soleil de verre, nous nous avançons vers la tragédie.
Deux camions de pompiers, du calme à revendre, quelques problèmes techniques avec la grande échelle et un incendie qui respire le CO2.
Sans vraiment comprendre pourquoi, nous restons plantés là, à admirer la destruction. Alors qu’il prend des photos, je laisse les mots de cet article inonder mes mains vides.

Absurdité.

Explosion de gaz. Retour à la réalité. A 10m. de l’immeuble l’explosion est assez forte pour que sa chaleur vienne caresser mes joues.
D’autres camions arrivent en renfort. La grande échelle arrose le toit. La foule se reproduit à l’infini.
Compassion ? Curiosité (malsaine) ? Voyeurisme ? Je me demande souvent ce qui pousse notre inaction à regarder la vie disparaître.

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Les gargouillis de notre appétit grandissant nous rappellent à l’ordre: nous ne sommes pas sorti pour nous délecter du malheur des autres mais pour aller au marché !

Les bras chargés de vies fruitées nous faisons un détour par l’incendie. Un véritable régale pour tous les JT de la région: le feu brûle trois édifices, une jeune fille pleure à gorge déployée et des dizaines d’instagrameurs font du présent une réalité virtuelle, éloignée, comme si l’écran de leur téléphone les protégeait de tout danger, comme si Youtube était un filtre de protection contre toute compassion…

Je ne me sens pas à ma place.
Je ne suis pas à ma place.
On rentre.

Comme pour oublier les larmes de cette jeune fille, je plonge mes souvenirs trop frais dans un verre d’eau, dans une seconde facebookeenne.
Assise sur la terrasse je me fonds dans les palmiers, racines de l’exotisme, du « tout ira bien »…

La Terre tremble.

Tout le monde sort de l’auberge. L’avenue Brésil se noircie de sursaut.
Dehors, tout le monde attend … une réplique ? du réconfort ? un sourire ?
Moi, j’attends l’alerte tsunami. Je sais qu’elle va se déclencher, c’est juste une question de temps: le temps d’essayer de se rassurer, de sourire à celles et ceux qui viennent de vivre leur premier tremblement.

Bip …  bip … bip … En l’espace de quelques secondes le ciel s’écroule sous des bruits stridents: l’alerte tsunami est lancée. Hauts parleurs et portables se répondent dans un tohu-bohu angoissant.
Je crois distinguer une voix : alerte tsunami … réfugiez-vous dans les hauteurs … dirigez-vous vers les zones de sécurité … ne paniquez pas … ne paniquez pas …
Plus facile à dire qu’à faire lorsqu’une alerte nous martèle l’arrivée du danger, lorsque la peur se fige dans les pupilles de certains, lorsque les larmes dévorent la frayeur de cette dame incapable de traverser la route …

Sans rien changer à sa langueur habituelle, la ville basse se dirige tant bien que mal vers les cerros. Nous, les franco-suisso-brésiliens montons toujours plus haut, toujours plus loin de la mer, des câbles, du danger, de la peur, toujours plus près du coucher de soleil.

L’alerte tsunami prend fin après quelques marches d’escaliers. Pourtant nous continuons notre ascension.
En haut nous profitons du calme revenu pour contempler le rose pacifique, le feu du ciel, le retour des bateaux.

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Comme souvent à l’auberge, ce soir nous fêtons des départs, des retours, des retrouvailles, au revoir, bienvenues.
Comme toujours à l’auberge, rien ne saurait secouer notre joie de vivre, notre ivresse pour l’amour.

Concert espagnol, barbecue et rencontres rythmes les répliques continues.
Toute la nuit mon coeur aura senti les battements de cette Terre vagabonde.

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Aujourd’hui, assise place des poètes, je sais que des répliques chatouillent encore et toujours la tranquillité de mon instinct animal. Pourtant, quelque chose dans l’air a changé: comme décoiffée par le vent du Sud la lumière me caresse de vie …

Aujourd’hui, assise place des poètes, je lève les yeux de ces mots bleutés et réalise, une fois de plus, à quel point il est merveilleux d’être sur Terre, d´être la Terre, d’être Terre …

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2 réflexions sur “Hier la Terre a tremblée: 6,9 sur l’échelle de Valparaíso

    • Tu as bien raison ! Malgré les nombreuses catastrophes naturelles ce pays est magique, magnifique !
      Voilà presque 3 ans que j’y vis/voyage et je ne m’en lasse toujours pas 🙂

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