A deux mois du départ

“Voyager est un triple plaisir : l’attente, l’éblouissement et le souvenir.”
(I. Chase)
Dans deux mois je pars … deux mois, le temps de gestation d’une louve … le temps de faire mon sac … le temps de l’embrasser une dernière fois … le temps de l’aimer une première fois … le temps de décoller … le temps de réaliser que je m’apprête à traverser les Amériques en stop … deux mois …

Si la virtualité d’internet était ma Bible, à deux mois du départ, je serais certainement en train de m’entraîner à plier mon linge en moins de 30 secondes … à apprendre à agrémenter les soupes lyophilisées d’un curcuma sans goût … à emprunter tous les Routards d’Amériques pour ne manquer aucune pierre, aucun pancake au manjar … à cocher ma “check-to do list de veille de voyage” … à prendre note des modalités d’entrée pour chacun des 35 pays du continent … à vider le Vieux Campeur de son meilleur matériel … à penser à demain en oubliant aujourd’hui …

Mais, la réalité d’internet n’est pas mon Coran alors je prépare mon voyage à ma manière : je viens une semaine de 35 jours à Lille … je rencontre, reconnais, découvre de nouveaux sourires à aimer … je danse avec la flûtiste … je m’assieds dans l’arrière-boutique d’un oeil de verre … je la regarde aimer … je le regarde l’aimer … je replonge dans des souvenirs heureux … je me plonge dans des bras cinq ans plus vieux … j’enfonce mon envie d’écrire dans ce canapé de lendemain de soirée … je revis le Chili à travers son accent chantant, sa borgoña fraisée, son pebre improvisé, son pisco français … je découvre que mon sourire peut être source de bonheur, d’ennuis … je lutte à ma manière contre le harcèlement sexuel … j’ignore ce trentenaire pour qui mon projet est une prise de risque inconsciemment inutile …

Dans deux mois je pars … et à deux mois du départ je vis intensément chaque rencontre … je fais naître en mon sourire un artificier amoureux, heureux … je laisse mon cœur aimer ces yeux que je ne reverrais peut-être qu’en rêve … je livre des miettes de vie aux oreilles attentives de ces nouvelles amitiés … je vogue de terrasses en kebabs, de soirées en concerts … je découvre des frères en devenir … je décide de faire de l’éphémérité des rencontres mon plus beau cadeau de départ …

Dans deux mois je pars … et à deux mois du départ mon compte en banque est nu … je n’ai ni sac-à-dos, ni chaussures, ni tente, ni boussole … à deux mois du départ je bronze sous la pluie lilloise … je ne sais toujours pas dans quelle direction me perdront mes pieds au sortir de l’aéroport … je rêve de le revoir lui, et lui, à Barcelone, à Lisbonne … j’oublie de prendre le temps de lui dire au revoir à lui, lui, lui et eux …

Dans eux mois je pars et, à 60 jours du départ je ne réalise toujours pas que dans deux mois je pars …

 

 

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